Il y a quelques années, les premières nouvelles de la viande cultivée en laboratoire ont provoqué des réactions qui allaient de l’enthousiasme technologique à la répulsion viscérale, en passant par la perplexité philosophique. On prenait des cellules souches musculaires d’une vache, on les faisait proliférer dans un bioréacteur, et on obtenait de la viande sans avoir tué l’animal, sans les émissions de méthane, sans les antibiotiques, sans les conditions d’élevage industriel qui font de la production de viande contemporaine l’une des activités les plus destructrices pour la planète et les plus dégradantes pour les animaux. La promesse était séduisante. Mais quelque chose dans cette promesse méritait d’être examiné de plus près, et la vision védique de la vache offre peut-être le meilleur angle pour le faire.
Nous avons consacré un article aux hymnes à la vache, à la façon dont la civilisation des 7 Rivières concevait cet animal comme une présence divine, comme une force cosmique manifestée sous forme animale, dont la valeur était indissociable de sa nature vivante et généreuse. Cet article posait la question fondamentale : qu’est-ce que nous perdons quand nous réduisons notre relation à la vache à sa seule valeur marchande ? La viande cultivée en laboratoire pose une question encore plus radicale : qu’est-ce que nous gagnons et qu’est-ce que nous perdons quand nous séparons entièrement le produit de l’animal, quand nous conservons les protéines et les lipides mais éliminons la vie qui les portait ?
La réponse immédiate et honnête est que nous gagnons beaucoup sur le plan environnemental et éthique. La production de viande bovine conventionnelle est l’une des activités humaines les plus dommageables pour le climat : elle représente une part considérable des émissions mondiales de gaz à effet de serre, elle consomme des quantités d’eau et de terres agricoles qui pourraient nourrir directement des populations humaines, elle génère des souffrances animales à une échelle industrielle qui est difficile à regarder en face sans malaise. La viande cultivée, si elle tient ses promesses technologiques, pourrait réduire drastiquement ces impacts. Ce n’est pas rien. C’est même considérable.
Mais la vision védique de la vache nous invite à poser une question que l’enthousiasme technologique tend à négliger : est-ce que résoudre le problème de la production est la même chose que résoudre le problème de la relation ? La viande cultivée en laboratoire résout le problème de la production : elle permet de continuer à consommer des protéines animales sans les coûts environnementaux et éthiques de l’élevage industriel. Elle ne dit rien, en revanche, sur la façon dont nous nous situons par rapport aux animaux, sur ce que nous leur reconnaissons ou ne leur reconnaissons pas, sur la nature du lien qui nous unit ou qui nous sépare du monde vivant dont nous faisons partie.
Dans la vision védique, la vache n’était pas précieuse parce qu’elle produisait de la viande. Elle était précieuse parce qu’elle était une présence, parce qu’elle incarnait une façon d’être dans le monde, une générosité et une douceur qui servaient de modèle et d’enseignement. Le lait qu’elle donnait avait de la valeur non seulement parce qu’il nourrissait les corps, mais parce qu’il s’inscrivait dans une relation de réciprocité entre l’humain et l’animal : on prenait soin de la vache, on lui donnait de l’herbe et de l’eau, on la protégeait des prédateurs, et en échange elle donnait son lait, sa présence, sa force tranquille. Cette relation de réciprocité était en elle-même une forme de connaissance, une façon d’apprendre à recevoir ce que le monde vivant offre quand on en prend soin plutôt que de l’exploiter.
La viande cultivée en laboratoire rompt cette relation de réciprocité à un niveau encore plus profond que l’élevage industriel. L’élevage industriel, aussi cruel et destructeur soit-il, maintient au moins une relation, même dégradée, entre l’humain et l’animal vivant. La vache existe, souffre, vit, meurt. Cette existence, même maltraitée, est une présence que l’on ne peut pas entièrement ignorer. La viande cultivée en laboratoire supprime cette présence. Elle réduit la vache à une source de cellules initiales, à un point de départ biologique dont on n’a plus besoin une fois les lignées cellulaires établies. La vache disparaît entièrement de la relation, ne laissant que ses protéines répliquées à l’infini dans un bioréacteur. C’est l’aboutissement logique d’un mouvement qui a commencé avec l’élevage industriel : la réduction progressive de l’animal à sa valeur productive, jusqu’à l’élimination de l’animal lui-même au profit de ses seuls produits.
Il y a dans cette trajectoire quelque chose qui mérite d’être nommé clairement, sans pour autant rejeter les bénéfices environnementaux et éthiques réels de la viande cultivée. Ce quelque chose, c’est l’approfondissement de notre séparation d’avec le monde vivant. Chaque étape de la modernisation alimentaire nous a un peu plus éloignés de la réalité concrète de ce qui nous nourrit. L’abattoir industriel a mis la mort hors de vue. L’emballage sous plastique a mis la chair hors de tout contexte animal. La viande cultivée met l’animal lui-même hors de l’équation. Le résultat est une relation à la nourriture de plus en plus abstraite, de plus en plus déconnectée des réalités biologiques et écologiques qui la rendent possible.
La vision védique de la vache propose quelque chose de radicalement différent : non pas l’élimination de l’animal de la relation alimentaire, mais la transformation de cette relation en quelque chose de réciproque, de respectueux, de conscient. Les rishis ne demandaient pas comment produire des protéines animales sans vaches. Ils demandaient comment vivre avec les vaches d’une façon qui honorait leur nature divine. Cette question, transposée dans notre époque, ne mène pas nécessairement au végétarisme ou au refus de toute consommation animale. Elle mène à une interrogation sur la qualité de la relation : comment puis-je me nourrir d’une façon qui maintient un lien réel, respectueux et réciproque avec le monde vivant qui me nourrit ?
Cette interrogation a des réponses concrètes qui existent déjà et qui méritent d’être soutenues. L’élevage paysan, à petite échelle, dans lequel les animaux vivent des vies qui respectent leur nature, dans lequel le fermier connaît ses bêtes individuellement, dans lequel la mort est un acte conscient et non une procédure industrielle : c’est une réponse. La réduction drastique de la consommation de viande, accompagnée d’une attention accrue à la provenance et aux conditions de production de ce que l’on consomme : c’est une réponse. Le retour à des pratiques agricoles qui intègrent les animaux dans des systèmes agro-écologiques complexes où ils jouent un rôle fonctionnel plutôt qu’une simple fonction productive : c’est une réponse.
La viande cultivée en laboratoire est peut-être inévitable, et ses bénéfices environnementaux pourraient être suffisamment grands pour justifier son développement comme solution transitoire. Mais elle ne devrait pas être présentée comme le règlement de la question de notre relation aux animaux et au monde vivant. Elle règle un problème de production. Elle ne dit rien sur le problème de la relation, et c’est ce problème-là, dans la vision védique, qui est le plus fondamental.
La vache sacrée du Rig Veda nous dit que la vraie question n’est pas comment produire de la viande de façon plus propre et plus efficace. La vraie question est : comment voulons-nous habiter le monde vivant dont nous faisons partie ? Avec quelle attention, quel respect, quelle réciprocité ? Et si la réponse à cette question est suffisamment profonde, les solutions techniques, qu’il s’agisse de la viande cultivée ou d’autre chose, trouveront leur juste place dans un cadre qui ne les laisse pas devenir une nouvelle façon de se dispenser de penser à ce que nous faisons.

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