
Il y a dans le Rig Veda un hymne qui dit en trois lignes ce que des millénaires de philosophie spirituelle ont tenté de dire en des milliers de pages : « Nous avons bu le soma. Nous sommes devenus immortels. Nous sommes entrés dans la Lumière, nous y avons trouvé les dieux. » Ces mots, tirés du huitième mandala, hymne 48, verset 3, ne sont pas une métaphore. Ils ne sont pas un espoir, une promesse ou une aspiration. Ils sont un compte rendu. Quelqu’un a bu une plante, a traversé quelque chose d’extraordinaire, et en est revenu avec la certitude tranquille de celui qui sait, de l’intérieur, ce que les mots immortalité et Lumière désignent.
C’est cette qualité de certitude tranquille qui distingue les hymnes au soma des textes mystiques de la plupart des autres traditions. Il n’y a pas dans ces hymnes le caractère indicible, la frustration devant les limites du langage, l’humilité anxieuse de celui qui cherche sans être sûr de trouver. Il y a la précision heureuse de quelqu’un qui décrit ce qu’il a vu, avec la même confiance qu’un voyageur décrirait un paysage qu’il a traversé. L’illumination védique n’est pas une hypothèse théologique ni un idéal moral. C’est une expérience, reproductible dans les bonnes conditions, accessible à quiconque boit le soma dans le cadre approprié du sacrifice, et dont les effets sont suffisamment constants pour être décrits avec une précision qui traverse les millénaires sans vieillir.
Qu’est-ce que l’illumination telle que le Rig Veda la décrit ? Ce n’est pas un état de béatitude passive, pas une dissolution dans le néant, pas une fuite hors du monde. C’est au contraire une intensification de la présence, une expansion de la conscience qui ne réduit pas mais amplifie, qui ne efface pas mais révèle. Dans les hymnes, celui qui a bu le soma et touché le Brahman n’est pas absent du monde. Il est plus présent que jamais, mais sa présence a changé de nature : il ne perçoit plus le monde comme une collection d’objets séparés en compétition, filtré par l’ego et ses peurs. Il le perçoit comme une manifestation continue d’une réalité unique, animée par les mêmes forces à tous ses niveaux, sacrée dans chacun de ses aspects.
Le soma était le vecteur de cette expérience. Nous en avons parlé dans plusieurs articles, sous l’angle de ses effets neurochimiques, de sa nature botanique probable, de son rôle dans la civilisation des 7 Rivières. Mais il faut revenir ici sur ce que l’illumination à travers le soma avait de spécifique et d’irremplaçable par rapport aux autres voies vers l’expérience du Brahman que la tradition indienne a développées.
La première spécificité est la rapidité. Le yoga, la méditation, le pranayama, les pratiques ascétiques : toutes ces voies fonctionnent, toutes permettent d’atteindre des états de conscience comparables à ceux que le soma produisait. Mais elles demandent des années, parfois des décennies de pratique assidue avant de produire des résultats équivalents. Le soma produisait en quelques heures ce que ces pratiques produisent en des années. Cette rapidité n’était pas une facilité ou un raccourci. Elle était une caractéristique fonctionnelle qui permettait à tous les membres d’une communauté, pas seulement aux ascètes et aux contemplatifs professionnels, d’avoir accès à l’expérience directe du Brahman, de connaître de l’intérieur la réalité que les hymnes décrivaient de l’extérieur.
La deuxième spécificité est la collectivité. L’illumination à travers le soma n’était pas une expérience solitaire. Elle se déroulait dans le cadre du sacrifice, avec toute la communauté rassemblée, dans un contexte de chants, de feux, de présence partagée qui amplifiait et orientait l’expérience individuelle. Ce contexte collectif n’était pas un ornement. Il était fonctionnel : la dissolution de l’ego dans le groupe, la résonance entre les consciences qui s’ouvrent simultanément, la direction donnée par les hymnes récités par le hotṛ, tout cela créait des conditions dans lesquelles l’expérience du Brahman pouvait se déployer avec une profondeur et une stabilité que l’expérience solitaire ne peut pas toujours atteindre.
La troisième spécificité est la ritualisation. Le soma n’était pas consommé à la légère, n’importe quand, n’importe comment. Il était préparé selon des procédures précises, pressé, purifié, mélangé à l’eau et au lait, offert aux dieux avant d’être bu par les participants. Ce cadre rituel n’était pas une superstition ou une convention sociale. Il avait une fonction psychologique et neurologique précise : préparer la conscience à recevoir ce qui allait venir, créer un espace intérieur de disponibilité et d’ouverture, orienter l’intention vers l’expérience du Brahman plutôt que de la laisser errer dans les associations habituelles de l’ego. Les recherches contemporaines sur les psychédéliques confirment que le set, l’état d’esprit, et le setting, le cadre, sont déterminants pour la qualité et la direction de l’expérience. Les rishis le savaient depuis six mille ans.
Ce que l’illumination à travers le soma produisait concrètement, les hymnes nous le disent avec une précision et une régularité qui témoignent d’une connaissance acquise par l’expérience répétée plutôt que par la spéculation. L’expansion de la conscience, d’abord : la perception ordinaire, limitée aux frontières de l’ego et du corps, s’élargit jusqu’à englober quelque chose de plus vaste, jusqu’à percevoir l’interconnexion de tout ce qui existe. La dissolution de la peur ensuite : la peur fondamentale de l’être humain, celle qui naît de la perception de soi-même comme entité séparée et vulnérable dans un monde hostile, se dissout quand les frontières de l’ego s’assouplissent. Il ne reste pas le néant mais quelque chose que les hymnes appellent la Lumière, cet état dans lequel la conscience perçoit sa propre nature fondamentale comme lumineuse, indestructible, identique dans son essence à ce qui anime tout l’univers. L’immortalité enfin, celle dont parle l’hymne 8.48 : pas l’immortalité biologique du corps, mais la reconnaissance que ce qui est fondamentalement soi n’est pas soumis à la mort parce qu’il n’est pas né, qu’il est la conscience elle-même dans sa dimension la plus profonde, identique au Brahman qui précède et suit toute manifestation particulière.
Ces effets ne sont pas propres à la tradition védique. On les retrouve, décrits avec des vocabulaires différents, dans toutes les grandes traditions mystiques de l’humanité. Ce qui est propre au védisme, c’est la franchise et la précision avec lesquelles ils sont décrits, sans les voiles de la pudeur théologique qui ont recouvert les expériences mystiques dans d’autres traditions, et la conviction sans ambiguïté que cette expérience est accessible, reproductible, normale au sens le plus profond du terme : c’est l’état naturel de la conscience quand elle fonctionne sans les obstructions que l’ego lui impose.
La recherche contemporaine sur les psychédéliques retrouve aujourd’hui cette franchise védique, avec les outils et le vocabulaire de la neurologie et de la psychologie. Les études de Robin Carhart-Harris sur la psilocybine à l’Imperial College de Londres, les recherches de Roland Griffiths à Johns Hopkins, les travaux de Michael Pollan popularisés dans son livre Comment changer d’esprit : toutes ces recherches documentent des expériences qui correspondent avec une précision troublante à ce que les hymnes du Rig Veda décrivent. La dissolution des frontières du soi, l’expérience de l’unité, la disparition de la peur, le sentiment d’entrer dans quelque chose de lumineux et d’éternel : ces phénomènes sont décrits dans les laboratoires de neurosciences contemporains avec la même consistance qu’ils le sont dans les hymnes védiques. La convergence est trop précise pour être accidentelle.
Ce que l’illumination à travers le soma nous dit sur notre époque est à la fois inconfortable et libérateur. Inconfortable, parce que notre civilisation a décidé de criminaliser les substances qui permettent ces expériences, au nom d’une conception de la normalité qui exclut par définition les états de conscience non ordinaires. Libérateur, parce que la redécouverte contemporaine de ces expériences, dans les laboratoires comme dans les pratiques spirituelles qui se renouvellent partout, dit que l’accès à l’illumination n’est pas un privilège réservé aux ascètes du passé. Il est une possibilité inscrite dans la biologie humaine elle-même, attendant les conditions appropriées pour se révéler.
Le soma est peut-être inaccessible dans sa forme originale. Mais la conscience qu’il ouvrait est toujours là, dans chaque être humain, attendant ce que les rishis lui apportaient : un cadre, une intention, une communauté, et la conviction tranquille que la Lumière est accessible à qui sait la chercher dans les bonnes conditions. C’est peut-être le message le plus important que le Rig Veda nous adresse à travers ses hymnes au soma : non pas la nostalgie d’une plante perdue, mais la certitude que l’expérience qu’elle facilitait est toujours possible, parce qu’elle n’était pas dans la plante. Elle était, et est toujours, dans la conscience humaine elle-même.
Laisser un commentaire