Il y a dans le Rig Veda un dieu qu’on n’invoque pas comme les autres. On ne lui dit pas « viens, bois le soma, réjouis-toi avec nous ». On lui dit : ne te fâche pas. Ne nous frappe pas. Détourne de nous tes flèches. Ce dieu, c’est Rudra.
Sa racine est rud — pleurer, faire pleurer. Il est celui qui fait verser des larmes. Et c’est l’ancien nom de Shiva, le Bienveillant, nom qui lui sera donné précisément parce que Rudra fait peur.
La prière qui supplie
L’hymne 1.114, adressé À Rudra (rishi : kutsa āṅgirasa), dit dès le premier vers : « Au puissant Rudra, nous apportons notre hymne, au seigneur des Hommes, à celui qui a les cheveux en chignon. Qu’il soit la cause du soulagement des souffrances de tous les bipèdes et des quadrupèdes. » Et aussitôt après : « Sois-nous favorable, Ô Rudra et apporte-nous le Bonheur […] Quels que soient la santé et le Bonheur que notre père Manu a obtenu par ses sacrifices, pouvons-nous, grâce à toi, Ô Rudra, les gagner. »
L’hymne 2.33 (Mandala 2, Hymne 33) est encore plus explicite : « Ô Rudra, avec les remèdes les plus sûrs que tu puisses donner, puis-je atteindre cent hivers, et chasser loin de nous la haine, l’angoisse, et, partout, les maladies. Ô Rudra, le plus beau des vivants, dans ta gloire, tu es le plus puissant des puissants, Porteur de Foudre. Fais nous traverser les angoisses, vers le bien-être, repousse les attaques de tous les agresseurs. »
On lui reconnaît la beauté, la puissance, la générosité — et on le supplie de ne pas frapper.
Le père des Maruts
Rudra est le père des Maruts, ces dieux des tempêtes que le Rig Veda décrit comme « terribles comme des fauves en pleine Force, brillants comme les feux » (2.34). Les fils suivent la nature du père : énergie brute, vent, orage, destruction de ce qui obstrue. Ce sont aussi les compagnons d’Indra. La violence de Rudra n’est donc pas la violence aveugle — c’est la force qui nettoie, qui brise les ténèbres pour laisser passer la Lumière.
Ma définition, dans mon travail sur le Rig Veda, est la suivante : Rudra symbolise la destruction. Il est violent et terrible, tout en étant compatissant pour tout ce qui souffre. Il détruit les ténèbres pour laisser la place à la Lumière.
Le guérisseur malgré lui
Ce paradoxe est au cœur de Rudra : le dieu qu’on redoute le plus est aussi celui à qui on demande la guérison. On lui demande des remèdes pour les hommes, les vaches, les chevaux. On lui demande d’éloigner la maladie. Le même dieu qui porte la foudre porte aussi les herbes médicinales.
Ce n’est pas contradictoire. Dans la logique védique, celui qui maîtrise la destruction maîtrise aussi la guérison. Le feu brûle et purifie. La tempête dévaste et irrigue.
Le secret du Chevelu : bhang et soma
Shiva est, dans la tradition indienne, un grand amateur de bhang — une préparation à base de cannabis que les sâdhus utilisent comme substance d’éveil. Cette tradition ne vient pas de nulle part : elle affleure dans l’hymne 10.136 du Rig Veda, l’hymne Au chevelu (rishi : les frères vātaraśana), que je situe dans la lignée directe de Rudra/Shiva.
L’hymne décrit les ascètes, les munis, ceints de vent, vêtus de cendre : « Poussés dans un état extatique, nous chevauchons les vents. Vous les mortels, vous ne voyez que nos corps. » Le chevelu porte le feu, porte le Ciel et la Terre, porte le Soleil. Il vole dans le monde intermédiaire, ami de chaque dieu.
Ce que l’hymne décrit, c’est un état modifié de conscience — l’extase de l’ascète. Quand j’étais en Inde en 1973, sur le petit marché au-dessus des ghats de Varanasi, la boulette de bhang se vendait 0,10 roupie. Les sâdhus en sont très friands. La préparation diffère du soma en un point essentiel : pour le bhang, on garde la plante écrasée et on jette le jus ; pour le soma, on fait l’inverse. Les deux chemins mènent à l’extase — mais ce ne sont pas les mêmes dieux qui les empruntent. Rudra/Shiva, dieu de la destruction et de la régénération, a choisi le bhang. Les sacrifiants védiques, le soma.
De Rudra à Shiva
Quand la civilisation des 7 Rivières a décliné, quand le soma s’est raréfié, quand les rishis ont migré vers le Gange, Rudra a survécu. Il a grossi, absorbé d’autres dieux locaux, changé de nom. Shiva — le bienveillant — est le Rudra apprivoisé, celui dont on a gardé la puissance de guérison en espérant atténuer la colère. Le Rig Veda l’a tracé aux origines. Comme je le montre dans mon article sur saptasindhuveda.com consacré au Grand Bain de Mohenjo-daro, la purification rituelle était au cœur de cette civilisation — et Rudra, maître des remèdes, y tenait sa place.

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