Hindu priest performing fire ritual by river at sunset with offerings and others praying

Le Soma — boisson sacrée et état de conscience

Il existe dans le Rig Veda un vers qui résume à lui seul six mille ans de quête spirituelle humaine. Il se trouve dans le huitième mandala, hymne 48, verset 3 :

Nous avons bu le soma. Nous sommes devenus immortels. Nous sommes entrés dans la Lumière, nous y avons trouvons les dieux.

Ce n’est pas de la poésie symbolique. Ce n’est pas une métaphore. C’est le témoignage direct d’une expérience vécue, par un rishi de la civilisation des 7 Rivières, il y a plusieurs millénaires. Une expérience que cette civilisation plaçait au centre de sa vie sociale, spirituelle et politique.

Qu’est-ce que le soma ?

Le soma est à la fois une plante, son jus, et un dieu. En sanskrit védique, le mot vient d’une racine qui signifie ce qui est pressé. La plante était écrasée, son jus filtré, mélangé à de l’eau et du lait, puis bu lors des sacrifices. En pleine période védique classique, le soma valait le prix de l’or. On l’échangeait contre une vache.

Le neuvième mandala du Rig Veda lui est entièrement consacré. C’est le seul mandala dédié à un unique dieu. Ce fait à lui seul dit l’importance centrale que le soma occupait dans cette civilisation. Toute la vie sociale tournait autour du sacrifice, et le sacrifice le plus sacré était celui où l’on buvait le soma.

La plante mystérieuse

Pendant des siècles, les chercheurs se sont interrogés sur la nature exacte de cette plante. Dans les hymnes, on ne parle jamais de feuilles, de graines, de fruits ni de fleurs, mais de fibres. Cela élimine les candidates habituelles comme l’éphédra, proposée par certains indologues.

La réponse est peut-être venue d’une découverte archéologique inattendue. En 2009, des archéologues russes ont trouvé en Mongolie une tapisserie datant du premier siècle de notre ère, tissée en Palestine ou en Syrie et brodée dans les cités de l’Indus. Le motif représente des prêtres du zoroastrisme — la religion iranienne issue directement du védisme — en train de vénérer un champignon identifié comme une variété indienne de psilocybe, c’est-à-dire un champignon contenant de la psilocybine. Or le zoroastrisme utilisait la même boisson que le védisme, appelée haoma en persan. Ils en ont donc déduit que le soma en contenait aussi. Ce qui correspond parfaitement aux descriptions des hymnes.

Les effets : ce que disent les rishis, ce que dit la science

Les plantes de soma contenaient donc très probablement une tryptamine, de la même famille que celle que notre cerveau génère naturellement : la diméthyltryptamine, ou DMT. Ce n’est pas une substance étrangère à l’être humain. C’est une molécule que nous fabriquons nous-mêmes, notamment lors des états de méditation profonde, de pranayama, ou de certains rêves.

Le psychiatre Stanislav Grof l’a démontré d’une façon saisissante. Pendant plus de dix ans, il soignait des patients avec du LSD, obtenant des résultats remarquables. Quand les restrictions légales ont mis fin à cette pratique, il a développé avec des yogis la respiration holotropique — une technique qui, par la seule manipulation du souffle, produit des états de conscience identiques. Il a obtenu les mêmes effets.

Ce que les rishis décrivaient comme l’ivresse du soma — et le mot ivresse n’a rien à voir avec l’alcool, c’est explicitement dit dans les textes — correspond à ce que la neurologie moderne appelle un état de conscience modifié de type mystique : dissolution temporaire de l’ego, sentiment d’unité avec le tout, perception de la lumière intérieure, expérience de ce que les Upanishads appellent le Brahman.

Dans le 2.41.4, le rishi dit simplement :

Mitra et Varuna, ce jus de soma permet d’atteindre la Vérité.

La Vérité, dans le Rig Veda, c’est ce que j’appelle dans ma traduction la Réalité ou ṛta — l’ordre cosmique fondamental, la réalité profonde de l’univers. Pas une vérité religieuse ou dogmatique. La Réalité telle qu’elle est, au-delà des filtres de l’ego.

Une société gouvernée par l’illumination

Ce qui est fascinant — et ce que les études académiques sur le Rig Veda ont tendance à évacuer — c’est la dimension politique et sociale de tout cela. Dans cette civilisation, tous les dirigeants buvaient régulièrement du soma. Tous les responsables de la société participaient aux sacrifices au soma. Pas occasionnellement, pas symboliquement. Régulièrement.

Une société dans laquelle les dirigeants dissolvent régulièrement leur ego dans des états de conscience expansifs ne peut pas fonctionner comme nos sociétés modernes, construites sur la compétition des egos et l’accumulation du pouvoir. C’est probablement l’une des raisons pour lesquelles la civilisation des 7 Rivières n’avait pas d’armée, pas de palais, pas de roi absolu, et a duré quinze siècles dans une organisation remarquablement égalitaire.

La pénurie de soma vers 2100 avant notre ère a d’ailleurs coïncidé avec l’apparition des castes dans le dixième mandala — le plus récent du Rig Veda. Ce n’est peut-être pas un hasard. Quand la substance qui dissolvait les ego a disparu, les ego sont revenus, avec la hiérarchie et le pouvoir qui les accompagnent.

Un fil qui ne s’est jamais cassé

Le yoga, la méditation, le pranayama, la respiration holotropique — toutes ces pratiques visent le même état de conscience que le soma permettait d’atteindre. Les voies ont changé, l’objectif est resté le même : accéder à cet état d’être où l’illusion de la séparation se dissout et où quelque chose d’autre devient visible.

Quand un méditant expérimenté décrit son expérience de samādhi, il utilise des mots qui ne sont pas très éloignés du verset 8.48.3 : lumière, unité, dissolution de la frontière entre soi et le reste. Six mille ans séparent le rishi védique du méditant d’aujourd’hui. L’expérience, elle, semble être restée la même.

C’est peut-être cela, le vrai message du Rig Veda : l’état de conscience que les rishis cherchaient à travers le soma n’est pas hors de portée. Il est en nous. Il a toujours été en nous.


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