Il y a environ six mille ans, dans la vaste région allant du Gange à l’Indus, des poètes-sages composaient des hymnes d’une beauté et d’une profondeur que le monde n’avait encore jamais connues. Ces hommes et ces femmes que le Rig Veda appelle les rishis chantaient dans une langue que nous appelons aujourd’hui le sanskrit védique. Une langue qui n’était pas seulement un outil de communication, mais un instrument de transformation intérieure.
Une langue bien plus ancienne qu’on ne le croit
Le sanskrit védique est la forme la plus ancienne du sanskrit que nous connaissions. Il précède de quinze siècles environ le sanskrit classique, celui que Pāṇini codifiera dans sa grammaire vers le quatrième siècle avant notre ère. Les hymnes du Rig Veda, dont les plus anciens remontent à environ 4000 avant notre ère, en sont le témoignage le plus complet et le plus précieux.
Ce n’est pas le sanskrit classique des traités philosophiques ou des épopées tardives comme le Mahābhārata. C’est quelque chose de plus vivant, de plus souple, de moins figé. Quand je traduis le Rig Veda, je constate à chaque page que les rishis se permettaient des libertés que le sanskrit classique n’autorisera plus. Si un mot manquait pour obtenir le son juste ou le rythme voulu, le rishi le créait lui-même à partir d’une racine. C’est pourquoi le Rig Veda est rempli de termes que l’on ne trouve qu’une seule fois dans toute l’histoire de la langue.
Une langue commune entre des peuples différents
Le sanskrit védique était très probablement une langue de communication entre des peuples distincts qui se sont progressivement unis dans la même spiritualité. La civilisation de la Sapta Sindhu, les 7 Rivières, regroupait des communautés d’origines diverses, parlant des langues différentes. Le sanskrit védique a pu jouer le rôle d’un lien commun, peut-être la langue des Pûrus, dont étaient issus les Bharatas.
On retrouve dans cette langue des racines communes avec les grandes langues indo-européennes. Le mot ârya lui-même vient d’une racine qui signifie celui qui avance, qui se lève, qui se met en route. Ce n’est pas une désignation ethnique, c’est une désignation spirituelle : celui qui est dans une démarche, qui fait des sacrifices, qui boit le soma.
Le son, avant tout le reste
Ce qui frappe le plus dans le sanskrit védique, c’est l’importance accordée au son. Pour les rishis, la langue n’était pas d’abord un système de signes destiné à transmettre des informations. C’était une vibration capable d’agir sur la conscience.
Le premier verset du premier hymne du premier mandala donne immédiatement le ton :
agnimīḷe purohitaṃ yajñasya devaṃ ṛtvījam | hotāraṃ ratnadhātamam
La terminaison am, déclinaison à l’accusatif de presque tous les noms après le verbe, est prononcée d’une façon particulière, avec l’intention de faire vibrer le septième cakra, tout en haut de la tête. Ce n’est pas une métaphore. Quand on prononce ce mantra en se concentrant sur cette région, on peut effectivement le ressentir.
La métrique, un outil de mémoire et de conscience
Le sanskrit védique est une langue à mètres. Chaque hymne obéit à une métrique précise. Le mètre gayatrî, par exemple, suit une structure de trois fois huit pieds. Cette rigueur rythmique n’est pas un ornement littéraire, c’est une technique mnémotechnique et spirituelle à la fois. Les hymnes devaient être transmis oralement de génération en génération, sans aucun support écrit pendant des siècles. Le rythme était la garantie de la fidélité de la transmission.
Mais le rythme avait aussi une fonction intérieure. Le mantra bien prononcé, en se concentrant sur sa signification et sur le cakra correspondant, combiné à une respiration contrôlée, produit des effets sur la conscience que les enseignements du yoga tantrique décrivent avec précision.
Une langue de symboles
Ce qui dépayse le lecteur occidental qui aborde le Rig Veda pour la première fois, c’est que les mots n’y ont pas un sens unique. En sanskrit védique, chaque mot porte plusieurs couches de signification simultanément. La vache n’est pas que la vache, c’est aussi la Lumière intérieure. Le cheval n’est pas que le cheval, c’est aussi l’énergie vitale. La rivière n’est pas que la rivière, c’est le flot de la parole et de l’illumination. Le mot char désigne tout autant le véhicule de bois que la vivacité de l’esprit.
Dans mon hymne 1.167.3, la Parole elle-même est comparée à une femme honorée en public :
Près d’eux, s’est fixée, bien placée, une lance, brillante comme du beurre clarifié, ayant l’apparence de l’or. La Parole est comme une femme honorée en public, quand les hommes vont dans une assemblée comme dans une caverne.
Et dans le 7.96.1, c’est la déesse Sarasvatî qui incarne à la fois la grande rivière et le flot de la parole divine :
Je chante la parole divine : elle est la plus large des rivières. Glorifie Sarasvatî, Ô Vasistha, avec de bons hymnes et, avec des éloges, le Ciel et la Terre.
Ce que cette langue nous dit de cette civilisation
Une langue révèle toujours quelque chose de la société qui la parle. Le sanskrit védique ne connaît pas le mot guerre au sens où nous l’entendons. Il ne connaît pas l’esclavage. Il ne connaît pas les castes, qui n’apparaissent que dans le dixième mandala, le plus récent. Dans les neuf premiers mandalas, qui couvrent l’essentiel de l’histoire de la civilisation des 7 Rivières, la société que décrit la langue est communautaire, spirituelle, ouverte.
Le mot Brahman lui-même, qui désigne la Réalité ultime, vient de la racine bṛh qui signifie grandir, augmenter. Même le nom du divin est orienté vers la croissance, vers l’expansion. Ce n’est pas le dieu d’une tribu, c’est la réalité fondamentale de l’univers à laquelle tout être peut accéder.
Une langue vivante jusqu’à aujourd’hui
Le sanskrit védique n’a jamais vraiment disparu. Il vit dans les mantras récités dans les temples indiens, dans les rituels du matin, dans les pratiques de yoga et de méditation. Quand un pratiquant de yoga dit Om, il prononce le son originel que les rishis de la Sapta Sindhu reconnaîtraient immédiatement. Quand un prêtre hindou récite le gayatrî mantra au lever du soleil, il perpétue une tradition qui remonte à six mille ans.
C’est peut-être ça, le vrai miracle du sanskrit védique : avoir traversé six millénaires sans se perdre, en restant non pas dans des textes morts mais dans la voix des hommes et des femmes qui continuent, chaque matin, à saluer la lumière.

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