Il y a dans le premier mandala du Rig Veda trois hymnes consécutifs, les hymnes 1.154, 1.155 et 1.156, qui forment ensemble l’un des ensembles les plus cohérents et les plus profonds de tout le corpus sur la nature de la connaissance et sur la façon dont une conscience peut traverser les niveaux de la réalité. Leur protagoniste est Vishnu, dont le nom vient de la racine vish, qui signifie être actif, s’activer, agir dans le peuple et pour le peuple. Vishnu est donc littéralement celui qui est en mouvement dans le monde, celui dont l’activité est constitutive de sa nature, celui qui ne peut pas être compris depuis un point fixe parce qu’il est lui-même le mouvement. Et cette nature active et pénétrante de Vishnu est précisément ce que ses trois enjambées illustrent : une connaissance qui n’observe pas mais qui traverse, qui n’instrumente pas mais qui marche.
L’hymne 1.154 s’ouvre sur une annonce qui dit d’emblée que ce qui va suivre n’est pas ordinaire : je vais déclarer les actions puissantes de Vishnu, celui qui a mesuré les régions terrestres, qui a soutenu les régions les plus hautes, en faisant trois grandes enjambées, marchant à grands pas. Ce n’est pas une demande de biens matériels, pas une invocation pour obtenir la victoire ou la prospérité. C’est la célébration d’un acte de connaissance : mesurer les régions terrestres, soutenir les régions les plus hautes. Ces deux gestes simultanés, mesurer le bas et soutenir le haut, disent quelque chose d’essentiel sur la fonction de Vishnu dans la cosmologie védique : il est le lien entre les niveaux, celui dont la présence maintient la cohérence de l’ensemble.
Le deuxième verset ajoute une image qui surprend quand on connaît la version ultérieure de Vishnu dans l’hindouisme classique : Vishnu est honoré comme terrible comme un tigre rôdant dans les montagnes inhabitées. Ce Vishnu védique n’est pas encore le dieu de temple bienveillant et souriant de la tradition vishnouïte tardive. Il porte encore en lui quelque chose de sauvage, quelque chose qui appartient aux espaces non domestiqués, aux hauteurs inaccessibles où les sommets rejoignent le Ciel. C’est une force de la nature qui arpente des territoires que les mortels ne peuvent pas atteindre, et dont la puissance est précisément liée à cette capacité de circuler là où la vie ordinaire ne peut pas aller.
Les trois enjambées elles-mêmes sont décrites dans le troisième verset avec une précision cosmologique qui constitue en réalité une cartographie complète de l’univers védique : Vishnu pose son premier pas sur la Terre, son deuxième pas dans le Monde Intermédiaire, et son troisième pas dans le Ciel le plus élevé, là où se réjouissent les dieux, là où les flots de miel coulent. Ces trois niveaux que nous avons décrits dans d’autres articles sont ici mesurés d’un seul mouvement continu : la Terre de notre conscience ordinaire, le Monde Intermédiaire des états de conscience élargis où circulent les dieux et les esprits et où se déroule l’essentiel de la vie spirituelle védique, et le Ciel suprême du Brahman, la réalité ultime qui précède et contient toutes les manifestations particulières.
Ce qui est remarquable dans cette description est ce qu’elle dit sur la nature de la connaissance. Vishnu ne mesure pas l’univers depuis l’extérieur, depuis un point fixe à partir duquel il projette des instruments de mesure sur ce qu’il veut connaître. Il mesure l’univers en le traversant, en y étant présent, en posant son pied dans chacun de ses niveaux. C’est une épistémologie de la marche, une façon de connaître par présence incarnée dans ce qu’on veut connaître, qui est à l’opposé exact de l’épistémologie scientifique moderne. La science demande au chercheur de s’effacer, de neutraliser sa subjectivité, de créer une séparation maximale entre lui et ce qu’il mesure. Vishnu fait le contraire : il est là, il pose son pied, et c’est cela qui constitue la mesure.
Le troisième pas est celui que les mortels ne peuvent pas voir. Les deux premiers sont accessibles, d’une façon ou d’une autre : la Terre que tout le monde foule, le Monde Intermédiaire que ceux qui pratiquent le sacrifice et boivent le soma peuvent traverser dans les états de conscience élargis. Mais le troisième reste hors de portée de la perception ordinaire. Et pourtant les rishis en parlent, l’invoquent, le désirent avec une précision qui dit qu’ils en savent quelque chose, même s’ils ne peuvent pas le voir directement. Ce savoir du bord, cette connaissance de l’invisible depuis la frontière du visible, est peut-être le plus précieux de tout ce que le Rig Veda transmet : non pas la prétention de voir ce qui ne peut pas être vu, mais la certitude que cela existe et l’aspiration tendue vers ce que l’on pressent sans pouvoir le saisir.
L’hymne 1.155, qui suit immédiatement et s’adresse à Vishnu et Indra ensemble, ajoute une dimension fondamentale à cette vision. On y voit les deux dieux siégeant au sommet des montagnes après avoir bu le soma. La co-présence de Vishnu et d’Indra dans cet hymne dit quelque chose d’important que l’on ne trouverait pas si l’on lisait les deux hymnes séparément : la mesure de l’univers et la libération de l’énergie vitale sont deux aspects du même mouvement. On ne peut pas vraiment traverser les trois niveaux de la réalité sans le soma, sans cet état de conscience élargi qui permet d’accéder au Monde Intermédiaire et d’entrevoir le Ciel. Et inversement, le soma seul, sans la sagesse de Vishnu qui sait où il va et ce qu’il traverse, ne produit que l’ivresse sans la connaissance. Les deux ensemble produisent l’arpenteur cosmique : celui qui sait où il est parce qu’il a traversé tous les niveaux de ce qui est.
L’hymne 1.156 complète ce triptyque en ajoutant une dimension généreuse qui est souvent oubliée dans les discussions sur les trois pas : Vishnu enrichit l’éloge. Il n’est pas seulement celui qui mesure. Il est celui qui enrichit, qui nourrit, qui donne plus qu’on ne lui demande. Cette générosité est inséparable de sa qualité de mesureur : parce qu’il connaît l’univers dans toutes ses dimensions, il sait exactement ce dont chaque chose a besoin pour s’accomplir. La mesure juste produit la générosité juste. Celui qui ne connaît que la surface des choses ne peut donner qu’en surface. Celui qui en connaît les profondeurs donne depuis ces profondeurs.
Ce que ce triptyque d’hymnes nous dit sur la façon de mesurer l’univers autrement est d’une cohérence remarquable. Mesurer l’univers autrement, c’est d’abord reconnaître qu’il a trois niveaux et non pas un seul. La science moderne mesure le premier niveau, la Terre, avec une précision et une puissance extraordinaires. Elle commence à explorer les confins du deuxième niveau, le Monde Intermédiaire, avec les études sur les états de conscience, la psychologie des profondeurs, et une physique quantique dont les paradoxes ressemblent étrangement à la description védique de ce niveau comme espace où les catégories ordinaires s’assouplissent. Mais le troisième niveau, le Ciel suprême, celui que les mortels ne peuvent pas voir, reste hors de sa portée, non pas par manque de technologie mais par limitation structurelle : on ne peut pas mesurer ce qui est la condition de possibilité de toute mesure.
Mesurer l’univers autrement, c’est aussi accepter que certaines formes de connaissance ne peuvent pas être séparées de la présence incarnée de celui qui connaît. Les trois enjambées de Vishnu ne peuvent pas être remplacées par des données satellitaires ni des modèles mathématiques, aussi sophistiqués soient-ils. Elles requièrent que quelqu’un pose son pied sur chaque niveau, y soit vraiment présent, y respire l’air particulier de cet espace, y sente sous sa semelle la texture de ce niveau de la réalité. C’est une forme de connaissance que les traditions contemplatives de toutes les cultures ont maintenue vivante, avec des méthodes diverses mais une conviction commune : certaines vérités ne se lisent pas, ne se calculent pas, ne se déduisent pas. Elles se marchent.
Et mesurer l’univers autrement, c’est enfin retrouver le lien entre la mesure et la générosité que l’hymne 1.156 exprime avec une telle simplicité. Vishnu enrichit l’éloge. La connaissance vraie de la structure de l’univers ne produit pas la domination ni l’exploitation. Elle produit la générosité, parce que celui qui voit clairement les besoins de chaque niveau de la réalité sait comment y répondre avec précision et abondance. C’est peut-être la critique la plus profonde que les trois enjambées de Vishnu adressent à notre façon contemporaine de mesurer le monde : nous avons développé une mesure extraordinairement précise qui a produit une exploitation extraordinairement efficace, parce que nous avons perdu le lien entre la connaissance et la générosité qui fait de Vishnu non pas seulement un arpenteur de l’espace, mais un dieu, c’est-à-dire une force active au service de la vie dans toutes ses dimensions.

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