Vritra et les lobbies pétroliers

Il y a des hymnes dans le Rig Veda qui semblent avoir été écrits hier. L’hymne 1.32, le grand chant à Indra tueur de Vritra, est l’un d’eux. Vritra — le serpent cosmique, celui qui retient les eaux, celui qui bloque la vie — je le retrouve partout dans notre époque. Dans les salles de congrès climatiques où les lobbies pétroliers negocient leurs dérogations. Dans les partenariats publics-privés qui privatisent l’eau. Dans les traités commerciaux qui sanctuarisent les profits des multinationales fossiles. Vritra est toujours là. Il s’est juste mis en costume.

L’hymne commence ainsi, dans la traduction que j’ai faite : « Je dis les anciens exploits d’Indra qu’il a réalisés avec la Foudre, il a frappé le serpent du Ciel et libéré les Eaux, il a percé les montagnes pour que coulent les rivières. » Tout est là, en une strophe. Vritra bloque les eaux — comprendre : bloque la vie, la fertilité, le flux naturel de l’énergie. Indra les libère. C’est un mythe de libération cosmique, et il se répète à chaque époque sous des formes différentes.

Vritra, dans le texte, est décrit comme « le plus sombre », comme « le serpent du Ciel qui était couché sur la montagne ». Il est l’inertie organisée, la stase délibérée, le refus de laisser couler ce qui doit couler. Il a « endommagé les Rivières » — les rivières qui, dans le Rig Veda, symbolisent autant les cours d’eau physiques que les flux d’illumination, d’énergie vitale, de richesse partagée. Quand Vritra bloque les eaux, c’est toute la civilisation qui s’asphyxie. Ce n’est pas une métaphore abstraite : c’est une description précise du mécanisme du pouvoir concentré.

Ce qui me frappe dans cet hymne, c’est la description de Vritra lui-même. « Sans pieds, sans mains, il a encore provoqué Indra. » Sans pieds, sans mains : il n’agit pas directement, il ne combat pas à visage découvert. Il paralyse, il obstrue, il rend impossible le mouvement. Ce n’est pas un guerrier — c’est un système. Un système de blocage, de capture, d’immobilisation des flux. Remplacez les rivières par le carbone atmosphérique, l’énergie solaire censurée dans les comités de normalisation, les subventions aux fossiles qui étouffent les renouvelables dans l’œuf : vous avez Vritra version XXIe siècle.

L’hymne dit encore : « Les épouses de Dâsa, ayant le serpent comme gardien, étaient assiégées, comme les Vaches par les Panis. Les Eaux avaient été placées dans une caverne, le meurtrier de Vritra les a libérées. » Dans d’autres hymnes du Rig Veda, les Panis sont les accapareurs — ceux qui cachent la lumière, qui thésaurisent les vaches (symbole de la lumière et de la richesse), qui refusent le sacrifice, c’est-à-dire le partage. On les retrouve dans l’article que j’ai consacré à Bṛhaspati et le vol des vaches par les Paṇis : les Panis et Vritra appartiennent au même registre mythologique — celui de la rétention pathologique contre le flux naturel du monde.

Indra, lui, est « armé de la Foudre ». La foudre, dans le vocabulaire védique, c’est la force de rupture soudaine, l’énergie qui déchire les nuages et fait tomber la pluie. C’est aussi, à la lecture intérieure que propose le Rig Veda, la force de l’illumination qui déchire le voile de l’illusion — Mâyâ. « Quand tu as frappé, Ô Indra, le premier-né des serpents, et détruit l’Illusion de ceux qui trompent, tu as donné naissance au Soleil, au Ciel et à l’Aurore. » Détruire l’illusion de ceux qui trompent — cette formule est d’une précision redoutable. Les lobbies pétroliers ne bloquent pas seulement les politiques climatiques : ils fabriquent de l’illusion. Ils financent le doute, commanditent des études, occupent l’espace médiatique pour maintenir Vritra en vie le plus longtemps possible.

À la fin de l’hymne, Indra est proclamé roi « de ce qui est mobile et de l’immobile, de ce qui est attaché et de ce qui est cornu ». C’est une formule de souveraineté totale sur le réel. Mais ce qui m’intéresse, c’est que cette souveraineté s’exerce après la libération des eaux — pas avant. Indra n’est pas un roi qui règne sur un monde figé. Il est un roi qui a libéré les flux et qui règne sur un monde vivant. Le pouvoir légitime, dans cette vision védique, est celui qui maintient la circulation, le partage, le mouvement. Celui qui bloque est Vritra, par définition.

Ce mythe me semble d’une brûlante actualité. Il ne s’agit pas de croire au sens littéral à un combat cosmique entre un dieu à la foudre et un serpent céleste. Il s’agit de comprendre que les cultures qui ont produit le Rig Veda avaient identifié, il y a six mille ans, un mécanisme fondamental du pouvoir humain : le pouvoir de bloquer les flux naturels — eau, lumière, énergie, connaissance, richesse partagée — est le pouvoir de Vritra. Et qu’il faut, à chaque époque, un Indra pour le briser. Sur saptasindhuveda.com, j’ai montré que la civilisation qui a produit ces hymnes était elle-même organisée contre Vritra : aucun palais, aucune armée, aucune accumulation ostentatoire — une société structurée pour que les rivières coulent. La notion de dharma dans le Rig Veda est l’autre face de ce même combat : l’ordre des choses, c’est le flux ; la transgression, c’est la rétention.


Commentaires

Votre commentaire