LE SOMA — BOISSON SACRÉE ET ÉTAT DE CONSCIENCE

Le neuvième mandala du Rig Veda est unique dans toute la littérature sacrée de l’humanité. Cent quatorze hymnes. Un seul sujet. Pas d’Indra, pas d’Agni, pas de Varuna. Rien que Soma — sa purification, son pressurage, ses effets, sa nature divine.

Cette concentration est elle-même un message. Dans un texte de mille vingt-huit hymnes qui embrasse l’ensemble du cosmos védique, consacrer un mandala entier à une seule substance — et à ce qu’elle produit dans la conscience humaine — dit quelque chose d’essentiel sur la place de cette substance dans la civilisation des 7 Rivières.

Le soma n’était pas un condiment rituel. Il était au centre de tout.

Le soma dans l’introduction du Rig Veda

Dans l’introduction de ma traduction du Rig Veda, je le formule sans détour : le soma est une plante enthéogène. Le neuvième mandala lui est entièrement consacré — c’est le seul mandala qui ne soit consacré qu’à un seul dieu. Dans toutes ses descriptions, on ne parle jamais de feuilles, de graines, de fruits ni de fleurs. On parle de fibres — amshu.

Et il existe une preuve archéologique remarquable : en 2009, des archéologues russes ont trouvé en Mongolie une tapisserie dans une tombe datant du premier siècle de notre ère, tissée en Palestine ou en Syrie et brodée dans les cités de l’Indus. Le motif représente des prêtres du zoroastrisme — fille du védisme, la religion iranienne — vénérant un champignon identifié comme une variété indienne du genre Psilocybe, c’est-à-dire un champignon contenant de la psilocybine.

Or le zoroastrisme utilisait la même boisson que le védisme — appelée haoma en avestique, soma en sanskrit. Ce sont les mêmes mots, la même plante, le même rituel dans deux branches issues d’une même source.

Ce que le mandala 9 dit du soma

Tout le mandala 9 tourne autour d’un mot clé : pavamāna — « le purifié », « celui qui se purifie ». Soma n’est pas simplement pressé et bu. Il est purifié — par le filtre de laine, par les mantras, par l’intention des officiants.

Les premiers hymnes posent le cadre :

9.1.1 — Ô Soma, purifie ton flot le plus doux, le plus enivrant, pour Indra, pour qu’il boive le jus.

9.2.1 — Purifie-toi, Ô Soma, rapidement, à travers le filtre qui plaît aux dieux, Ô Indu, viens vers le puissant et pénètre Indra.

9.2.8 — Nous allons à toi pour une vigoureuse ivresse, toi qui as créé les mondes. Les grandes proclamations sont tiennes.

9.3.1 — Ce dieu immortel vole, comme porté par des ailes, vers les coupes pour s’asseoir.

« Ce dieu immortel vole vers les coupes » — le soma lui-même est un dieu. Pas le contenant, pas le rituel, mais la substance elle-même, dans sa nature la plus profonde. Et quand il coule dans la coupe, il apporte avec lui quelque chose de l’immortalité.

Les effets décrits : l’hymne 9.113

L’hymne 9.113, composé par le rishi Kaśyapa Mārīca, est le plus explicite du mandala sur ce que le soma produit dans la conscience. Il se conclut par une litanie de versets — chacun suivi du refrain « Coule, alentour, pour Indra, Ô Indu » — qui décrivent des états d’une précision remarquable :

9.113.7 — Là, où se trouve la Lumière éternelle, dans ce monde a été placé le Soleil. Place-moi, Ô Purifié, dans ce monde immortel et impérissable. Coule, alentour, pour Indra, Ô Indu.

9.113.9 — Là, où l’on peut recevoir du Ciel, à volonté, pendant trois jours et trois nuits, là, les mondes sont illuminés, là, rends-moi immortel. Coule, alentour, pour Indra, Ô Indu.

9.113.10 — Là, où sont les désirs et les plaisirs, là, où se trouve le Ciel rougeâtre, là où se trouve le confort et la satisfaction, là, rends-moi immortel. Coule, alentour, pour Indra, Ô Indu.

9.113.11 — Là où se trouvent la béatitude, la plénitude, la jubilation, le Bonheur, il s’assoit. Là, où l’on atteint les délices du désir, rends-moi immortel. Coule, alentour, pour Indra, Ô Indu.

Béatitude, plénitude, jubilation, immortalité — ces termes ne sont pas des métaphores poétiques. Ils décrivent une expérience. Une expérience précise, répétable, encadrée. Et la demande « rends-moi immortel » n’est pas une demande de vie éternelle au sens littéral. C’est la demande de l’expérience de ce qui dépasse la mort — de ce qui, dans la conscience humaine, est antérieur et postérieur à la mort individuelle.

Ce sont exactement les termes que toutes les traditions contemplatives et la recherche contemporaine sur les psychédéliques utilisent pour décrire les expériences de dissolution de l’ego et d’accès à des états de conscience élargis.

La molécule et la tradition contemporaine

Dans l’introduction de ma traduction, je le documente avec précision : les plantes de soma contenaient une tryptamine — de la même famille que la diméthyltryptamine (DMT) que nous générons naturellement dans notre cerveau, notamment par le yoga, la méditation et le pranayama.

Stanislav Grof, psychiatre tchèque, a soigné des patients pendant plus de dix ans avec du LSD en contexte clinique — obtenant des résultats remarquables sur les traumatismes sévères et la dépression résistante. Suite aux pressions politiques et administratives des années 1970, il développa avec des yogis la respiration holotropique — une technique de respiration intense et soutenue qui produit les mêmes états sans aucune substance. Il obtint les mêmes résultats.

La recherche contemporaine confirme ces observations :

Expansion de la conscience — les psychédéliques provoquent une expansion permettant de ressentir une connexion plus profonde avec l’univers ou la nature, décrite comme une unité mystique. (Griffiths et al., 2006)

Réduction de l’ego — ils diminuent temporairement le sens du soi, permettant de se sentir plus en harmonie avec les autres et l’environnement. (Carhart-Harris et al., 2016)

Expérience de transcendance — les utilisateurs décrivent des expériences où ils ont l’impression de dépasser les limites de la réalité ordinaire et d’entrer dans un état de conscience supérieur. (Pahnke, 1963)

Ce ne sont pas des effets anodins. Et c’est pourquoi, dans La Civilisation des 7 Rivières, j’insiste sur ce point : l’expérience du soma n’était pas récréative. Elle était ritualisée, encadrée, préparée sur plusieurs jours — par le jeûne, la purification, la récitation des mantras, dans un contexte communautaire précis.

Le soma et la régulation de l’Ego

Toute la vie de la civilisation des 7 Rivières tournait autour des sacrifices. L’Agnistoma — l’éloge du feu, de la Lumière, de l’Illumination — avait lieu au moins une fois par an au printemps. Tous les responsables de la société y participaient et buvaient le soma.

Ce point est d’une importance capitale : les dirigeants avaient l’obligation de traverser cette expérience. Un possédant qui traverse régulièrement une expérience qui relativise sa possession ne peut pas durablement confondre ce qu’il a avec ce qu’il est.

C’est peut-être la raison profonde pour laquelle la civilisation des 7 Rivières n’a pas eu de rois, pas de palais, pas de guerres — pendant quinze siècles. La régulation de l’Ego était institutionnalisée dans le rituel lui-même.

Et quand le soma disparut — après la grande sécheresse de 2200 avant notre ère qui fragilisa les zones de production — les substituts (éphédra, cannabis) produisirent des effets moins profonds. L’expérience perdit de sa puissance. L’Ego reprit progressivement ses droits. Et avec lui, les castes, les guerres, les conquêtes.

9.2.10 — Ô Indu, tu es celui qui procure des Vaches, des hommes, des Chevaux et de l’énergie, tu es l’âme ancienne du sacrifice.

L’âme ancienne du sacrifice. Quand elle disparut, quelque chose d’essentiel disparut avec elle.