
Il y a dans le Rig Veda des centaines de demandes adressées aux dieux pour obtenir la prospérité. Des vaches, des chevaux, des fils, de l’or, de bonnes récoltes, la victoire dans les batailles, la longévité. Ces demandes ont souvent embarrassé les commentateurs modernes qui auraient préféré que les textes sacrés se cantonnent aux hauteurs spirituelles et laissent la matière de côté. Elles ont aussi donné des munitions à ceux qui voyaient dans la religion védique une simple magie utilitaire, un système de troc avec les dieux. Ces deux lectures ratent l’essentiel, parce qu’elles ignorent ce que le mot artha signifiait vraiment pour les Indiens Védiques, et ce que cela dit sur la différence profonde entre leur conception de la prospérité et celle qui domine notre époque.
Artha est l’un des quatre purushartha, les quatre buts de la vie humaine dans la tradition indienne : dharma la Vérité et le devoir, artha la prospérité et le sens, kama le désir et le plaisir, moksha la libération. Ces quatre buts ne sont pas hiérarchisés dans une opposition entre le matériel et le spirituel. Ils sont conçus comme les quatre dimensions d’une vie pleinement humaine, qui ne peut être accomplie que si les quatre sont cultivés dans un équilibre qui reflète la situation, l’âge et la vocation de chaque personne. Cette vision holistique de la vie humaine est radicalement différente de toute conception qui opposerait la richesse matérielle à la pureté spirituelle.
Le mot artha lui-même est d’une richesse remarquable. Il signifie simultanément but, sens, signification, richesse, ressource et utilité. Ces significations ne sont pas des homonymes accidentels. Elles disent que pour les Indiens Védiques, la richesse matérielle et le sens de la vie étaient indissociables. Ce n’est pas que l’argent donne un sens à la vie, ce qui serait une façon moderne et réductrice de lire cette association. C’est quelque chose de plus profond : les ressources matérielles qui permettent à une vie de s’accomplir dans toutes ses dimensions sont une forme de sens, elles font partie de ce qui donne à la vie sa direction et sa plénitude. Une vie privée des ressources nécessaires à son déploiement est une vie dont le sens est entravé. Et inversement, des ressources accumulées sans direction, sans but, sans sens, ne sont pas de l’artha. Ce sont de l’accumulation, quelque chose de fondamentalement différent.
Dans les hymnes, ces métaphors qui sont des demandes de prospérité sont toujours contextualisées. On demande des vaches pour nourrir la famille et participer au sacrifice. On demande des chevaux pour se déplacer et se défendre. On demande de bonnes récoltes pour que la communauté soit nourrie. On demande la longévité pour avoir le temps d’accomplir ce qu’une vie a à accomplir. Ces demandes ne sont jamais abstraites, jamais illimitées, jamais décorrélées d’un usage et d’un contexte. On ne demande pas la richesse en général, comme un bien absolu à accumuler indéfiniment. On demande ce dont on a besoin pour vivre pleinement et accomplir ses responsabilités envers la communauté et le cosmos.
Cette distinction entre la richesse comme ressource pour une vie accomplie et la richesse comme accumulation indéfinie est peut-être la plus importante que la vision védique de l’artha nous offre pour comprendre notre époque. Nous vivons dans des économies qui ont fait de la croissance infinie leur objectif fondamental. Non pas la croissance en vue d’un but particulier, non pas l’augmentation des ressources disponibles pour permettre à davantage d’êtres humains de vivre pleinement leurs quatre purushartha. Mais la croissance comme fin en soi, la croissance pour la croissance, ce mouvement perpétuel d’expansion économique dont les économistes ont longtemps présenté l’interruption comme la pire des catastrophes.
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