
Il y a un mot sanskrit qui mérite d’être placé au centre de toute réflexion sur ce que notre époque a perdu et cherche sans toujours savoir qu’elle cherche : satya. Ce mot, que l’on traduit généralement par vérité, est beaucoup plus dense et plus précis que ce que cette traduction suggère. Il vient de la racine sat, qui signifie être, exister, être réel. Satya est donc littéralement ce qui est, ce qui a l’être, ce qui correspond à la réalité. Ce n’est pas la vérité comme propriété d’une proposition logique, pas la vérité comme opinion correctement formée, pas la vérité comme récit dominant accepté par une majorité. C’est la vérité comme réalité elle-même, comme ce qui ne peut pas être autrement qu’il est, comme ce qui résiste à toute tentative de le nier ou de le déformer parce que son être est indépendant de ce que l’on pense ou dit de lui.
Dans le Rig Veda, satya et ṛta sont souvent associés, parfois presque interchangeables, mais avec une nuance que les commentateurs ont longtemps débattue. Le ṛta est la Vérité cosmique dans son aspect de principe ordonnateur, de loi fondamentale qui régit le mouvement de l’univers. Satya est la Vérité dans son aspect plus immédiat, plus personnel, plus directement lié à la parole et à l’acte humains. Le ṛta est ce qui est vrai dans l’univers. Satya est ce qui est vrai dans ce que l’on dit et ce que l’on fait. Mais les deux sont inséparables, parce que dans la vision védique, la parole vraie n’est pas simplement une correspondance entre des mots et des faits. C’est une participation à la Vérité cosmique, une façon d’aligner sa voix sur le mouvement fondamental de la réalité.
Cette vision de la vérité comme participation à la réalité plutôt que comme correspondance entre un énoncé et un fait a des conséquences profondes sur la façon de concevoir le mensonge. Dans la pensée védique, mentir n’est pas simplement dire quelque chose de faux. C’est se déconnecter de la réalité, s’exclure du mouvement de la Vérité, s’aligner sur anṛta, le non-vrai, le faux, ce qui n’a pas d’être réel et qui par conséquent ne peut pas tenir. Le mensonge ne tient pas, non pas parce qu’une sanction externe viendrait le punir, mais parce qu’il n’a pas de fondement dans ce qui est. Il est construit sur du vide, et le vide finit toujours par se révéler.
Les hymnes à Varuna, que nous avons examinés dans l’article sur le gardien du serment, sont aussi des hymnes au satya. Varuna est le gardien de la Vérité, celui dont l’omnivision pénètre les apparences pour voir ce qui est réellement là. Et les demandes de purification que Vasishtha lui adresse dans le septième mandala sont des demandes de réalignement sur le satya : ai-je dit quelque chose qui n’était pas vrai ? Ai-je agi d’une façon qui n’était pas en accord avec ce qui est réellement ? Purifie-moi de mes déviations par rapport à la Vérité. Cette façon de concevoir la purification comme un retour au satya plutôt que comme une absolution de fautes est d’une subtilité remarquable : ce n’est pas que l’on a fait quelque chose de mal et qu’on en demande le pardon. C’est que l’on s’est éloigné de la réalité et qu’on demande à y être ramené.
Dans la civilisation des 7 Rivières, le satya n’était pas une abstraction philosophique ni un idéal moral prêché mais rarement pratiqué. C’était une réalité vécue, maintenue vivante par la pratique collective et régulière du soma et du sacrifice. Nous l’avons dit dans de nombreux articles : l’expérience directe du Brahman, que le soma facilitait, est une expérience de la Vérité dans ce qu’elle a de plus immédiat et de plus incontestable. Quand les frontières de l’ego se dissolvent et que la conscience entre en contact avec la réalité telle qu’elle est, sans le filtre des constructions égotiques, le satya n’est plus une question philosophique. C’est une évidence vécue. Et quelqu’un qui a vécu cette évidence ne peut pas, sans une déchirure intérieure profonde, pratiquer le mensonge comme mode de fonctionnement ordinaire. Le mensonge devient douloureux pour celui qui a touché le satya, parce qu’il représente une rupture avec quelque chose qu’il a connu comme la réalité la plus fondamentale de son existence.
Ce contexte permet de comprendre pourquoi le satya occupe une place si centrale dans toute la tradition indienne qui suit le védisme. Quand le Mahatma Gandhi fait du satyagraha, la force du vrai, le principe central de sa résistance non-violente, il puise dans une tradition qui remonte aux rishis du Rig Veda. Quand les Upanishads font du satya l’un des attributs fondamentaux du Brahman avec chit la conscience et ananda la félicité, elles développent ce que les hymnes védiques posaient déjà : la Vérité n’est pas une qualité parmi d’autres. Elle est constitutive de la réalité ultime.
Et maintenant regardons l’époque dans laquelle nous vivons, cette époque que certains philosophes et sociologues ont commencé à appeler la post-vérité. Le terme est apparu dans le discours public dans les années 2010 pour désigner une situation dans laquelle les faits objectifs ont moins d’influence sur l’opinion publique que les appels à l’émotion et aux croyances personnelles. La post-vérité, c’est l’époque dans laquelle la distinction entre le vrai et le faux est devenue secondaire par rapport à la distinction entre ce qui est efficace pour mobiliser et ce qui ne l’est pas. C’est l’époque des fake news, de la désinformation organisée, des réalités alternatives, des algorithmes qui amplifient ce qui engage émotionnellement plutôt que ce qui est factuel.
Mais la post-vérité n’est pas tombée du ciel. Elle est le résultat d’un long processus de dégradation du rapport à la réalité que la vision védique permettrait de décrire précisément. Ce processus commence avec la perte du contact direct avec le satya, avec la réalité telle qu’elle est, que la disparition du soma et la substitution de la religion à la spiritualité vécue ont inaugurée. Quand la Vérité n’est plus une expérience directe mais une croyance, quand elle n’est plus ce que l’on touche dans l’extase du sacrifice mais ce que l’on est censé accepter sur la foi de l’autorité, le lien entre la parole et la réalité commence à se distendre. La parole devient un outil de persuasion plutôt qu’un instrument de participation à la Vérité. Et une parole conçue comme outil de persuasion n’a plus besoin d’être vraie. Elle a seulement besoin d’être efficace.
Ce glissement, de la parole vraie à la parole efficace, est l’histoire longue de la sophistique dans toutes les civilisations. Les sophistes grecs, contemporains de l’affaiblissement de la religion civique d’Athènes, enseignaient l’art de persuader indépendamment de la vérité de ce que l’on disait. Les spin doctors modernes, les communicants politiques, les experts en marketing politique et en manipulation des réseaux sociaux sont les sophistes de notre époque. Ils n’ont pas inventé quelque chose de nouveau. Ils ont simplement perfectionné et industrialisé un art qui apparaît chaque fois que la Vérité cesse d’être une réalité vécue pour devenir un outil rhétorique.
La réponse védique à la post-vérité n’est pas une meilleure fact-checking, pas plus de journalisme d’investigation, pas de meilleures régulations des plateformes numériques. Ce sont des réponses utiles et nécessaires, mais elles traitent les symptômes sans toucher la cause. La cause est la perte du contact direct avec le satya, avec la Vérité comme réalité vécue plutôt que comme proposition défendue. Et la seule façon de retrouver ce contact est de retrouver les pratiques qui permettent de dissoudre les constructions égotiques qui le bloquent : la méditation, le pranayama, tout ce qui crée les conditions dans lesquelles la conscience peut toucher, même brièvement, même partiellement, quelque chose qui ressemble à ce que les rishis touchaient dans le sacrifice avec le soma.
Cette réponse peut sembler dérisoire face à l’ampleur du problème. Les fake news se répandent à la vitesse des algorithmes, les campagnes de désinformation sont financées par des milliards de dollars, les systèmes politiques entiers sont minés par la confusion délibérée du vrai et du faux. Que peut la méditation contre cela ? Peut-être plus qu’on ne le croit. Pas à l’échelle systémique immédiate. Mais à l’échelle de chaque individu qui retrouve, même partiellement, le contact avec le satya : la capacité de percevoir le mensonge comme ce qu’il est, non pas parce qu’on a vérifié les faits mais parce qu’on a développé une sensibilité à la qualité de la réalité qui permet de distinguer ce qui a de l’être de ce qui n’en a pas. Le satya védique n’est pas une vérité que l’on vérifie. C’est une réalité que l’on reconnaît, quand on a suffisamment affiné sa perception pour la voir.
Laisser un commentaire