Ushas et Nakta, l’Aube et la Nuit : le Rythme Naturel Brisé par l’Éclairage Artificiel

Two ethereal goddesses floating above a village street under a starry night sky

Il y a dans le Rig Veda une paire divine qui incarne l’un des principes les plus fondamentaux de la cosmologie védique : Ushas et Nakta, l’Aube et la Nuit. Sœurs, complémentaires, inséparables, elles se succèdent dans un ordre qui ne se détraque jamais, qui ne peut pas se détraquer, qui est l’expression la plus visible et la plus quotidienne du ṛta, de la Vérité fondamentale du monde. L’une arrive quand l’autre part. L’une prépare ce que l’autre accomplit. L’une ouvre ce que l’autre ferme. Ensemble, elles tissent le rythme de base de toute vie sur la planète, ce battement de cœur cosmique que les êtres vivants ont intégré dans leur biologie sur des centaines de millions d’années d’évolution, et que notre époque est en train de briser avec une insouciance qui n’a pas encore mesuré toutes ses conséquences.

Nous avons consacré un article entier à Ushas, l’Aube, et à sa beauté et sa signification spirituelle. Nakta, la Nuit, est moins célébrée dans les hymnes, mais elle est tout aussi présente, tout aussi nécessaire. L’hymne 10.127 lui est consacré, et il est d’une beauté sobre et particulière qui dit quelque chose sur la façon dont les rishis percevaient l’obscurité : non pas comme l’ennemi, non pas comme le domaine de Vritra et des forces mauvaises, mais comme la grande protectrice, celle qui couvre le monde de son manteau et permet le repos, la récupération, le rêve, la digestion de ce que la journée a apporté. Nakta n’est pas l’absence de lumière. Elle est une présence à part entière, avec ses propres dons, ses propres fonctions, sa propre contribution indispensable à l’équilibre du monde.

La relation entre Ushas et Nakta dans les hymnes est décrite comme une alternance sans friction, une passation de pouvoirs régulière et bienveillante. Elles ne se disputent pas le ciel. L’une cède la place à l’autre avec une grâce qui est l’image même de ce que le ṛta produit quand il n’est pas obstrué : la circulation naturelle, sans résistance, sans accumulation, sans rupture. Cette image de deux sœurs qui se relaient dans la gouvernance du monde dit quelque chose d’essentiel sur la vision védique du temps et du rythme : les opposés ne sont pas en guerre. Ils se succèdent dans une danse dont le rythme est la condition de toute vie.

Ce rythme, que la biologie moderne appelle le rythme circadien, est inscrit dans chaque cellule de chaque être vivant. La chronobiologie, cette science qui étudie les rythmes biologiques, a montré que l’alternance régulière de la lumière et de l’obscurité régule des milliers de processus physiologiques : la production d’hormones, la température corporelle, le métabolisme, la réparation cellulaire, la consolidation de la mémoire pendant le sommeil, la régulation du système immunitaire. Ces processus ne fonctionnent correctement que si le signal de l’alternance lumière-obscurité est reçu avec la régularité et la qualité que l’évolution a programmée. Quand ce signal est perturbé, tout le système en pâtit.

L’éclairage artificiel, et en particulier l’éclairage LED à spectre bleu qui domine l’éclairage contemporain, est le perturbateur le plus puissant et le plus ubiquitaire de ce signal. Il ne fait pas simplement prolonger la journée. Il envoie au cerveau et à l’ensemble du système hormonal un signal contradictoire avec ce que le corps attendrait à cette heure selon des millions d’années d’évolution. La mélatonine, cette hormone de la nuit qui prépare l’organisme au sommeil et qui joue un rôle protecteur dans de nombreux processus biologiques, ne peut pas être produite correctement en présence de lumière bleue. Le cortisol, l’hormone du réveil et de l’activité, reste élevé quand il devrait décliner. Les rythmes de la réparation cellulaire, qui se déroulent préférentiellement la nuit, sont perturbés. Nakta est empêchée de faire son travail.

Les conséquences sanitaires de cette perturbation commencent à être documentées avec une précision et une inquiétude croissantes. Les travailleurs en horaires décalés, ceux dont le rythme circadien est chroniquement perturbé, présentent des risques significativement plus élevés de cancers, de maladies cardiovasculaires, de diabète, de dépression et de troubles cognitifs. L’Organisation Mondiale de la Santé a classé le travail de nuit comme cancérogène probable. Les populations urbaines exposées à la pollution lumineuse nocturne présentent des perturbations du sommeil et des rythmes biologiques qui se traduisent par des effets mesurables sur la santé. Et les études sur les enfants et les adolescents exposés aux écrans lumineux le soir montrent des perturbations du développement cérébral et des rythmes circadiens dont les effets à long terme ne sont pas encore entièrement mesurés.

Mais les conséquences ne s’arrêtent pas à la santé humaine. La pollution lumineuse perturbe les écosystèmes de façon dramatique et largement sous-estimée. Les insectes nocturnes, dont une grande partie sont des pollinisateurs essentiels, sont attirés et tués par la lumière artificielle par milliards. Les oiseaux migrateurs, qui utilisent les étoiles pour s’orienter, sont désorientés par la luminosité des villes et meurent en millions contre les bâtiments éclairés. Les tortues marines dont les petits suivent la lumière de la lune pour rejoindre la mer se retrouvent attirées vers l’intérieur des terres par les lumières des hôtels. Les cycles de reproduction, de chasse, de repos de milliers d’espèces sont perturbés par une nuit qui n’est plus vraiment la nuit. Nakta n’est plus seulement perturbée pour les humains. Elle est perturbée pour tout le vivant.

Il y a quelque chose de particulièrement révélateur dans la façon dont notre civilisation a abordé ce problème. Elle l’a d’abord ignoré, parce que la lumière artificielle était perçue comme un progrès pur et simple, une victoire de la civilisation sur les contraintes de la nature. Elle commence seulement maintenant à le reconnaître, sous la pression des données sanitaires et écologiques qui s’accumulent. Et même dans cette reconnaissance, la réponse dominante est technologique : des LED à spectre moins perturbateur, des minuteries, des vitres filtrant la lumière bleue, des applications qui réduisent l’émission bleue des écrans le soir. Ce sont des réponses utiles. Mais elles ratent l’essentiel, parce que l’essentiel n’est pas technique. C’est le rétablissement d’une relation avec Nakta, avec la nuit comme réalité à accueillir plutôt que comme obstacle à surmonter.

Les rishis védiques n’avaient pas besoin de la chronobiologie pour savoir que la nuit était sacrée. Ils le savaient parce qu’ils vivaient dans la nuit, vraiment, sans écrans, sans éclairage électrique, sous un ciel étoilé d’une densité et d’une beauté que la plupart des habitants des villes contemporaines n’ont jamais vus. Et ils avaient développé une relation avec Nakta qui reconnaissait ses dons : le repos profond, le rêve qui traite et intègre ce que la journée a apporté, le silence dans lequel les visions arrivent, la perméabilité du monde intermédiaire qui s’ouvre dans l’obscurité. L’hymne à Nakta n’est pas un hymne de résignation à l’inévitable. C’est un hymne de reconnaissance pour quelque chose qui donne, qui protège, qui nourrit d’une façon que la lumière ne peut pas nourrir.

Ce que Ushas et Nakta ensemble nous enseignent, c’est que le rythme n’est pas une contrainte. C’est une ressource. L’alternance régulière de l’ouverture et de la fermeture, de l’activité et du repos, de la lumière et de l’obscurité, est la condition dans laquelle la vie peut se renouveler, se régénérer, produire avec une puissance que l’activité continue et l’éclairage permanent ne peuvent pas soutenir. Une bougie brûlée des deux bouts se consume deux fois plus vite sans produire deux fois plus de lumière. Une civilisation qui refuse la nuit, qui refuse Nakta, qui impose à ses membres et à ses écosystèmes un éclairage et une activité permanents, est une bougie brûlée des deux bouts.

La guérison passe peut-être par un geste aussi simple que celui que les rishis accomplissaient chaque soir : laisser venir la nuit. Éteindre les lumières. Accueillir Nakta avec la même attention et la même reconnaissance que celle avec laquelle ils accueillaient Ushas au lever du jour. Laisser le rythme naturel reprendre ses droits, dans le corps, dans la maison, dans le quartier, dans la ville. Ce n’est pas une régression. C’est un alignement sur le ṛta, sur la Vérité fondamentale du monde, qui dit depuis toujours que la vie ne peut pas être que lumière. Elle doit aussi être nuit.


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