Vishnu dans le Rig Veda : Les Trois Pas qui Mesurent l’Univers, et Notre Incapacité à Mesurer le Nôtre

Four-armed Vishnu standing on Earth performing a cosmic dance with celestial background

Il y a dans le Rig Veda une figure dont la discrétion relative contraste fortement avec l’importance cosmique qu’elle acquerra dans les siècles suivants : Vishnu. Dans les hymnes védiques, Vishnu n’est pas encore le grand dieu conservateur de la Trimurti, le préservateur du monde qui s’incarne en avatars pour sauver l’humanité des crises successives. Il est quelque chose de plus simple et de plus mystérieux à la fois : celui qui fait trois pas. Ces trois pas qui mesurent l’univers sont l’un des gestes mythologiques les plus commentés, les plus célébrés et les plus profonds de toute la tradition indienne. Et ils disent quelque chose sur la mesure, sur la connaissance, sur la relation entre l’être humain et l’univers qui le contient, qui est d’une actualité saisissante pour une époque qui mesure tout et comprend de moins en moins.

Le nom Vishnu vient de la racine vish, être actif, pénétrer, être présent partout, imprégner. Vishnu est littéralement celui qui est actif, celui dont l’activité consiste à pénétrer tout l’espace, à être présent dans chaque recoin de l’existence. Ce n’est pas une présence passive, contemplative. C’est une présence dynamique, en mouvement permanent, qui maintient le monde en fonctionnement par sa seule activité continue. Dans les hymnes, Vishnu est décrit comme le seigneur de l’espace, celui qui a mesuré les mondes et qui en garantit la structure par sa connaissance de leurs dimensions. Et cette connaissance, il l’a acquise par ses trois pas.

Les trois pas de Vishnu sont décrits dans plusieurs hymnes du premier mandala, notamment l’hymne 1.154, entièrement consacré à cette figure. Vishnu pose un premier pas sur la terre, un deuxième pas dans les régions du monde intermédiaire, et un troisième pas dans le ciel le plus élevé, ce sommet dont les mortels ne peuvent pas voir. Ce troisième pas est le plus important et le plus mystérieux. Il est posé là où les dieux se réjouissent, là où les sources du miel coulent, là où la connaissance ultime réside. Et c’est précisément ce pas-là que les humains ne peuvent pas voir, ne peuvent pas atteindre par leurs seuls moyens, ne peuvent que contempler de loin avec une aspiration qui est elle-même une forme de connaissance.

La structure de ces trois pas reproduit exactement la tripartition cosmologique que nous avons examinée dans l’article sur la Terre, le Monde Intermédiaire et le Ciel. La Terre, l’atmosphère intermédiaire, le Ciel suprême : Vishnu mesure les trois niveaux de la réalité en un seul geste continu, en trois pas qui disent que l’univers est un tout dont les niveaux sont accessibles à celui qui sait se déplacer entre eux. La mesure de Vishnu n’est pas une mesure quantitative. Ce n’est pas la mesure du scientifique qui attribue des chiffres aux dimensions de l’espace. C’est une mesure qualitative, une façon de connaître chaque niveau de la réalité pour ce qu’il est, de le traverser avec la plénitude de la présence, d’en comprendre la nature et la place dans l’ensemble.

Ce que ces trois pas disent sur la nature de la connaissance est fondamental et mérite qu’on s’y arrête longuement. Vishnu ne mesure pas l’univers depuis l’extérieur, depuis un point fixe à partir duquel il projette ses instruments de mesure sur ce qu’il veut connaître. Il mesure l’univers en le traversant, en y étant présent, en posant ses pas dans chacun de ses niveaux. C’est une connaissance par immersion, par présence, par participation, radicalement différente de la connaissance par observation distanciée que la science moderne a développée comme méthode dominante. Vishnu ne regarde pas l’univers. Il le marche.

Cette distinction entre marcher un espace et le mesurer depuis l’extérieur est au cœur de la différence entre la vision védique de la connaissance et la vision scientifique moderne. La science moderne a produit des instruments de mesure d’une précision extraordinaire. Elle peut mesurer la distance des galaxies en années-lumière, la taille des quarks en femtomètres, la durée des réactions chimiques en femtosecondes. Elle a donné à l’humanité une maîtrise technologique du monde physique qui est sans précédent dans l’histoire. Mais elle a aussi créé un abîme entre le mesureur et ce qui est mesuré, entre le sujet connaissant et l’objet connu, entre l’être humain et l’univers qu’il habite. Vishnu mesure l’univers en le traversant parce qu’il en fait partie. La science moderne mesure l’univers depuis l’extérieur parce qu’elle a besoin de cette distance pour être objective.

Le troisième pas de Vishnu, celui que les mortels ne peuvent pas voir, est l’image la plus précise de cette limite. Il y a un niveau de la réalité que les instruments de mesure ne peuvent pas atteindre, non pas parce que la technologie n’est pas encore assez avancée, mais parce que ce niveau est d’une nature fondamentalement différente des deux premiers. La Terre et le Monde Intermédiaire peuvent être mesurés, observés, instrumentalisés. Le Ciel suprême, le Brahman, la réalité ultime, ne peut pas l’être, parce qu’il est la condition de possibilité de toute mesure et que la mesure ne peut pas se saisir elle-même comme objet. C’est la limite fondamentale de toute connaissance objective : elle ne peut pas connaître ce qui la rend possible.

Les physiciens contemporains se heurtent à cette limite de façon de plus en plus explicite. La mécanique quantique a montré que l’observateur modifie ce qu’il observe, que la mesure n’est pas un acte neutre mais une intervention qui change la réalité mesurée. La cosmologie cherche à comprendre les origines de l’univers mais se heurte au fait que les lois physiques qu’elle utilise pour cette compréhension sont elles-mêmes des produits de cet univers et ne peuvent pas s’appliquer à ce qui précède son existence. Les théories de tout unifiées, le saint graal de la physique théorique contemporaine, cherchent à mesurer l’univers dans sa totalité mais se heurtent à la même limite que le troisième pas de Vishnu : il y a un niveau où la mesure cesse d’être possible parce que le mesureur fait lui-même partie de ce qu’il mesure.

Vishnu dans les hymnes est aussi décrit comme celui qui aide Indra dans ses batailles cosmiques, comme l’ami des dévots, comme celui qui ouvre l’espace pour que la vie puisse s’y déployer. Cette dimension active et bienveillante de Vishnu dit quelque chose sur la nature de la connaissance vraie dans la vision védique : elle n’est pas neutre. Elle est orientée vers la vie, vers le déploiement de ce qui peut croître, vers la protection de ce qui est précieux. Vishnu mesure l’univers non pas pour le contrôler mais pour le servir, pour maintenir les conditions dans lesquelles la vie et la conscience peuvent s’épanouir à tous leurs niveaux.

C’est peut-être là la leçon la plus importante que les trois pas de Vishnu nous offrent pour notre époque. Nous avons développé une capacité de mesure extraordinaire, mais nous l’avons dissociée de la question du service. Nous mesurons l’univers, nous mesurons l’économie, nous mesurons les performances, nous mesurons la productivité, nous mesurons le bonheur sur des échelles de un à dix. Mais la question que Vishnu pose dans ses trois pas n’est pas combien mais où et comment. Pas quelle est la taille de l’univers mais quels sont ses niveaux et comment les traverser. Pas quelle est la valeur de cette action mais est-ce qu’elle ouvre de l’espace pour la vie ou est-ce qu’elle en ferme.

Le troisième pas de Vishnu, celui que les mortels ne voient pas, est peut-être ce que notre civilisation a le plus besoin de retrouver : la conscience qu’il y a un niveau de la réalité qui ne se mesure pas, qui ne s’instrumente pas, qui ne s’optimise pas, mais qui est néanmoins le plus réel de tous, celui qui donne son sens et sa valeur à tout le reste. Ce niveau, Vishnu le connaît parce qu’il le traverse. Nous pouvons le connaître aussi, mais pas avec les instruments que nous avons construits pour les deux premiers niveaux. Il demande un autre type de pas, un pas intérieur, le pas de la conscience qui s’ouvre à ce qui la dépasse. C’est ce que le soma donnait. C’est ce que la méditation cherche. C’est ce que les hymnes à Vishnu décrivent : la mesure ultime de l’univers, posée là où les mortels ne voient pas, mais qui est néanmoins la seule mesure qui donne aux deux autres leur véritable dimension.