Le Don sans Retour (Dakshina) : Économie du Don face à l’Économie de l’Extraction

Elderly man in orange robes holding a bowl of rice in a rubble-strewn area

Il y a dans le Rig Veda un mot qui revient régulièrement dans les hymnes, souvent traduit par honoraire, par don, par récompense offerte au prêtre après le sacrifice, et dont la traduction habituelle rate presque entièrement ce qu’il désigne réellement : dakshina. Ce mot vient de la racine daksh, qui signifie être habile, être capable, être apte. La dakshina est donc littéralement ce qui manifeste la capacité, ce qui dit la compétence à donner, la qualité de quelqu’un qui sait comment l’abondance circule. C’est le don offert après le sacrifice au prêtre, au maître, à celui qui a rendu service, mais c’est aussi beaucoup plus que cela : c’est le principe même de la circulation généreuse comme fondement d’une économie et d’une société saines.

La dakshina n’est pas un paiement. C’est la différence entre les deux qui est au cœur de cet article. Un paiement est une transaction : je donne quelque chose parce que j’ai reçu quelque chose d’équivalent, parce qu’un contrat explicite ou implicite me l’exige, parce que ne pas payer entraînerait des conséquences. La dakshina est autre chose. C’est un don offert librement, généreusement, en reconnaissance de ce que l’on a reçu, mais sans obligation contractuelle, sans attente de retour, sans calcul de l’équivalence. Ce n’est pas je donne parce que je dois. C’est je donne parce que l’abondance que j’ai reçue mérite de circuler, parce que retenir ce qui devrait couler serait agir contre le ṛta, contre la nature fondamentale du monde.

Cette distinction entre le don et le paiement est d’une importance considérable pour comprendre la différence entre l’économie védique et l’économie de marché qui domine notre monde. L’économie de marché repose sur l’échange : je donne quelque chose d’équivalent à ce que je reçois, et si l’équivalence n’est pas satisfaisante pour l’une ou l’autre des parties, la transaction n’a pas lieu. C’est un système d’une efficacité remarquable pour allouer les ressources et coordonner les activités économiques à grande échelle. Mais c’est aussi un système qui a une limite fondamentale : il ne peut pas produire de générosité. Il peut produire de l’efficacité, de l’innovation, de la croissance. Mais la générosité, le don qui donne plus que ce qu’il ne reçoit en retour, le geste qui enrichit celui qui donne autant que celui qui reçoit, tout cela échappe à la logique de l’échange équivalent.

Dans la civilisation védique, la dakshina était l’huile qui faisait tourner la machine sociale. Elle circulait dans toutes les directions : du sacrifiant vers le prêtre après le yajña, du maître vers l’élève sous forme d’enseignement, de l’élève vers le maître sous forme de service et de gratitude, de la communauté vers l’individu dans le besoin sous forme d’hospitalité et de soutien, de l’individu vers la communauté sous forme de participation aux sacrifices et aux fêtes collectives. Cette circulation n’était pas régulée par des contrats, des prix ou des marchés. Elle était régulée par le ṛta, par la compréhension que l’abondance est une force cosmique qui doit circuler pour maintenir le monde en vie, et que retenir ce qui devrait couler est une forme de Vritra, une obstruction qui empêche la vie de se renouveler.

Il y a dans le Rig Veda des hymnes qui célèbrent explicitement le donateur généreux et qui décrivent avec une précision touchante les qualités de celui qui sait donner. Ces hymnes ne sont pas des encouragements à la charité au sens occidental du terme, c’est-à-dire des appels à la compassion d’individus fortunés envers des individus démunis. Ce sont des descriptions d’un principe cosmique : celui qui donne généreusement participe au flux de l’univers, il s’aligne sur le ṛta, il entre dans un mouvement qui le dépasse et qui, en le dépassant, l’enrichit d’une façon que l’accumulation égoïste ne peut jamais produire. Le don généreux n’appauvrit pas celui qui donne. Il le relie à quelque chose de plus grand que lui, et cette connexion est la source d’une richesse que l’or et le bétail ne peuvent pas mesurer.

Cette vision économique est en opposition directe et radicale avec ce que nous appelons aujourd’hui l’économie de l’extraction. L’économie extractive repose sur un principe opposé à celui de la dakshina : prendre plus que ce que l’on donne, extraire de la valeur du système sans en restituer l’équivalent, accumuler au détriment de la circularité. C’est le principe des industries qui exploitent les ressources naturelles sans en payer le coût réel, des entreprises qui maximisent leurs profits en externalisant les coûts environnementaux et sociaux, des systèmes financiers qui créent de la richesse abstraite sans créer de valeur concrète. C’est le principe de Vritra appliqué à l’économie : la retenue, l’obstruction, l’accumulation qui empêche le flux.

Les conséquences de cette économie extractive sont visibles partout : les écosystèmes appauvris par des décennies de prélèvement sans restitution, les communautés désintégrées par des décennies de concurrence sans solidarité, les inégalités croissantes qui résultent d’une accumulation sans limite dans les mains de quelques-uns pendant que le flux de la dakshina, la circulation généreuse de l’abondance, se tarit pour le plus grand nombre. Ce n’est pas seulement un problème économique. C’est un problème de ṛta. C’est la manifestation à l’échelle de la civilisation entière d’une vision du monde dans laquelle l’accumulation est une vertu et la générosité une faiblesse.

Il y a dans la théorie économique contemporaine un courant qui redécouvre quelque chose qui ressemble à la dakshina, sans en connaître le nom : l’économie du don, ou gift economy, dont Marcel Mauss a posé les bases dans son célèbre Essai sur le don, et que des économistes comme Lewis Hyde ou Charles Eisenstein ont développée plus récemment. Ces travaux montrent que dans de nombreuses sociétés humaines, le don circulaire, la générosité sans calcul d’équivalence, a produit des formes de cohésion sociale, de création collective et de satisfaction individuelle que l’économie de marché ne peut pas reproduire. Ce n’est pas un accident. C’est parce que la logique du don correspond à quelque chose de fondamental dans la nature humaine et dans la nature de la réalité, quelque chose que les rishis védiques avaient nommé dakshina et élevé au rang de principe cosmique.

La dakshina dans la civilisation des 7 Rivières n’était pas seulement une pratique économique. Elle était une pratique spirituelle. Donner généreusement, c’était s’exercer à la dissolution de l’ego, à la libération de l’attachement aux possessions, à la confiance dans le fait que ce qui coule vers les autres revient sous une autre forme, que la générosité est un investissement dans la circulation cosmique plutôt qu’une perte. C’était, en miniature, le même geste que le yajña : offrir quelque chose de précieux dans le feu de la relation, sans garantie de retour, en faisant confiance à la nature du flux.

Ce que la dakshina nous dit sur notre époque est à la fois inconfortable et libérateur. Inconfortable, parce qu’elle dit que l’économie extractive dans laquelle nous vivons est une forme de violence contre le ṛta, contre la nature fondamentale du monde, et que ses conséquences, écologiques, sociales, psychologiques, sont exactement ce que l’on devrait attendre d’une obstruction prolongée du flux cosmique. Libérateur, parce qu’elle dit aussi que l’alternative existe, qu’elle a fonctionné pendant deux mille ans dans une civilisation qui nous a laissé des textes d’une beauté et d’une profondeur extraordinaires, et qu’elle est accessible à chacun d’entre nous dans chaque geste de générosité non calculée, dans chaque don offert sans attente de retour, dans chaque acte qui choisit la circulation plutôt que l’accumulation. La dakshina n’est pas une théorie économique. C’est une façon d’être dans le monde. Et elle commence par un geste aussi simple que de donner sans compter.


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