Ushas, la Déesse de l’Aube

Il y a dans le Rig Veda des hymnes qui ont traversé six mille ans sans perdre une once de leur fraîcheur ni de leur puissance évocatrice. Les hymnes à Ushas font partie de ceux-là. On peut les lire aujourd’hui, dans n’importe quelle traduction, et ressentir quelque chose que les siècles n’ont pas émoussé : la présence de l’aube elle-même, sa façon particulière d’arriver, douce et irrésistible, sa promesse qui se renouvelle chaque matin sans jamais devenir banale. Les rishis qui ont composé ces hymnes n’étaient pas des poètes qui décrivaient l’aube de loin. Ils étaient debout avant le soleil, dans le silence et le froid du matin, et ils regardaient venir quelque chose qu’ils reconnaissaient comme divin.

Ushas vient de la racine vas, briller, illuminer, et cette racine est l’une des plus anciennes et des plus répandues de toute la famille des langues indo-européennes. Elle a donné en latin aurora, en grec eos, en lituanien aušra : partout où des peuples de cette famille linguistique ont regardé le ciel à l’est avant le lever du soleil, ils ont vu la même déesse et lui ont donné des noms issus de la même racine. Ushas n’est pas simplement une déesse védique. Elle est la déesse de l’aube de toute une famille de civilisations, une figure qui remonte aux origines communes de peuples qui allaient se disperser ensuite sur la moitié du globe. Ce fait linguistique dit quelque chose sur l’ancienneté et la profondeur de ce que l’aube représentait pour ces cultures : quelque chose d’assez important et d’assez universellement ressenti pour mériter un nom sacré transmis à travers des millénaires de migrations et de transformations linguistiques.

Dans les hymnes du Rig Veda, Ushas est décrite avec une précision sensuelle et une tendresse qui la distinguent de presque toutes les autres divinités du corpus. Elle est une jeune femme qui s’éveille, qui se déploie, qui révèle sa beauté progressivement, comme une fleur qui s’ouvre. Elle écarte les ténèbres non pas avec violence, non pas avec la foudre d’Indra ou le brasier d’Agni, mais avec la simple puissance de sa présence lumineuse. L’obscurité ne résiste pas à Ushas. Elle s’efface devant elle, comme si elle n’avait jamais eu de substance réelle, comme si elle n’avait été qu’une absence temporaire de ce qui est là en permanence.

Cette façon d’arriver d’Ushas, sans violence et sans effort, est l’une des images les plus profondes du Rig Veda sur la nature de l’éveil spirituel. Elle dit que l’illumination n’est pas une conquête. Ce n’est pas quelque chose que l’on arrache à l’obscurité à force de volonté et de discipline. C’est quelque chose qui arrive naturellement, comme l’aube arrive, quand les conditions sont réunies, quand la nuit a fait son temps et que la lumière peut enfin se révéler. La violence intérieure avec laquelle certaines traditions spirituelles conçoivent le travail sur soi, cette façon de combattre ses propres obscurités comme des ennemis à vaincre, est étrangère à la leçon d’Ushas. Elle ne combat pas la nuit. Elle arrive, et la nuit disparaît.

Ushas est aussi la déesse du renouvellement. Chaque matin, elle arrive comme pour la première fois. Elle n’est pas une aube parmi d’autres, interchangeable et prévisible. Elle est chaque matin l’aube unique, celle-ci, maintenant, avec cette qualité particulière de lumière, cette façon unique qu’a le ciel de se colorer en ce matin précis qui ne ressemblera à aucun autre. Les hymnes insistent sur cette nouveauté permanente d’Ushas, sur le fait qu’elle est à la fois la même, celle qui a toujours illuminé les matins depuis les origines du monde, et constamment nouvelle, différente, inédite. C’est une façon de dire que la vérité fondamentale ne vieillit pas, que le Brahman est aussi frais ce matin qu’il l’était il y a six mille ans, que l’expérience de l’éveil ne peut pas devenir une habitude.

Il y a dans les hymnes à Ushas une dimension temporelle qui est particulièrement riche et qui dit quelque chose d’original sur la façon dont les Védiques concevaient le temps. Ushas est la sœur des nuits passées et des aurores qui viendront. Elle appartient à une lignée de lumières qui remonte aux origines de l’univers et qui se prolongera jusqu’à sa fin. Elle est mortelle au sens où chaque aube finit, cède la place au soleil et disparaît. Mais elle est immortelle au sens où ce qui la fait arriver chaque matin ne meurt jamais. Cette coexistence de la mortalité et de l’immortalité dans une même figure dit quelque chose d’essentiel sur la vision védique du temps : le temps est cyclique, pas linéaire. Ce qui finit revient. Ce qui meurt se renouvelle. L’aube qui s’est éteinte ce matin reviendra demain, non pas comme la même mais comme quelque chose de la même nature, portant la même promesse, ouvrant la même porte.

Dans l’organisation du sacrifice védique, Ushas avait une place précise et fondamentale. C’est à son lever que commençaient les cérémonies les plus importantes. Les grands sacrifices publics débutaient à l’aube, précisément parce que l’aube était le moment de transition par excellence, le moment où le monde intermédiaire était le plus perméable, où les frontières entre les états de conscience s’assouplissaient, où ce qui avait besoin de passer pouvait passer le plus facilement. Ushas était l’ouverture de la journée au sens le plus profond du terme : elle ouvrait non seulement la lumière sur le monde physique, mais aussi les possibilités de conscience qui rendaient le sacrifice pleinement efficace.

La relation entre Ushas et les Ashvins est l’une des plus belles de tout le panthéon védique. Les Ashvins, ces dieux jumeaux guérisseurs qui arrivent au lever du jour pour secourir les êtres en détresse, sont les frères d’Ushas. Leur association dit quelque chose d’important : la guérison et l’éveil arrivent ensemble, au même moment, dans le même espace de transition entre la nuit et le jour. La guérison, dans la vision védique, n’est pas séparable de l’éveil. Guérir, c’est s’éveiller à ce que l’on est, dissoudre ce qui obstrue, laisser la force vitale circuler librement. Et c’est exactement ce qu’Ushas fait chaque matin : elle dissout l’obscurité qui obstruait, elle laisse la lumière circuler, elle guérit le monde de sa nuit.

Ce que les hymnes à Ushas disent sur la relation entre la beauté et le sacré mérite qu’on s’y arrête. Ushas est la figure divine du Rig Veda la plus explicitement belle. Les hymnes décrivent sa beauté avec un soin et une précision que l’on ne retrouve pas avec la même intensité pour les autres dieux. Ses voiles lumineux, sa jeunesse éternelle, sa façon de se révéler progressivement comme une danseuse qui commence à bouger : tout cela dit que pour les rishis védiques, la beauté n’était pas séparée du sacré. Ce qui est vraiment beau touche quelque chose de divin. Et ce qui est divin se révèle toujours sous une forme belle, accessible aux sens, percevable dans le monde visible avant même d’être compris par l’intellect.

Dans notre monde contemporain, où le lever du soleil est souvent regardé sur un écran à travers une fenêtre teintée ou mentionné dans une application météo, la figure d’Ushas pose une question simple et inconfortable : combien de fois avons-nous été vraiment présents à une aube ? Pas informés qu’une aube avait eu lieu, pas en train de la photographier pour la poster sur les réseaux sociaux, mais vraiment présents, dehors, dans le silence et le froid du petit matin, regardant le ciel changer de couleur avec la même attention et la même reconnaissance que les rishis qui composaient leurs hymnes ? Ushas n’a pas changé. Elle arrive encore chaque matin avec la même beauté, la même promesse, la même invitation à s’éveiller. C’est notre façon de la recevoir qui a changé. Et peut-être que retrouver Ushas, c’est d’abord se lever avant elle, aller dehors, et regarder.


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