
Il y a dans le Rig Veda une catégorie d’êtres qui n’appartiennent ni tout à fait au monde des dieux ni tout à fait au monde des humains, et dont la présence dans les hymnes est discrète mais chargée d’une signification particulière : les Gandharvas. Ce sont des esprits musiciens, des êtres du monde intermédiaire dont la nature est intimement liée à la musique, au chant, à la beauté des formes sonores. Ils sont les gardiens du soma dans certains hymnes, les amants des Apsaras, ces nymphes célestes qui dansent dans les espaces du monde intermédiaire. Mais au-delà de leur rôle dans la mythologie védique, ils représentent quelque chose d’essentiel sur la nature de l’art et sa fonction dans la vie spirituelle et humaine.
Le Gandharva est d’abord un être de l’entre-deux. Il vit dans le monde intermédiaire, cet espace entre la Terre et le Ciel que nous avons décrit comme l’espace des états de conscience entre l’ordinaire et le Brahman. Ce n’est pas une localisation géographique. C’est une description de la nature de ce qu’il représente : la musique, comme le monde intermédiaire, est entre les mondes. Elle n’est pas la réalité brute de la vie matérielle, avec ses contraintes, ses douleurs et ses nécessités. Elle n’est pas non plus la pure expérience du Brahman, qui est au-delà de toute forme et de toute expression. Elle est entre les deux : une forme qui pointe vers l’informe, un son qui dit l’indicible, une beauté qui ouvre une fenêtre sur quelque chose que les mots ordinaires ne peuvent pas atteindre.
Dans les hymnes, les Gandharvas sont souvent associés au soma, dont ils seraient les gardiens ou les dispensateurs. Cette association n’est pas fortuite. Elle dit quelque chose d’essentiel sur la relation entre la musique et les états de conscience élargis dans la pensée védique. La musique, comme le soma, produit des états de conscience qui ne sont pas les états ordinaires. Elle dissout temporairement certaines des résistances que l’ego maintient en permanence, elle permet à quelque chose de plus vaste d’entrer dans la conscience, elle crée un espace intérieur qui ressemble, dans sa qualité, à ce que le soma créait de façon plus directe et plus intense. Les Gandharvas sont les gardiens de cette propriété de la musique, les êtres qui connaissent le secret du son qui transforme.
La musique védique elle-même, à travers les Sâmans, les mélodies rituelles du sacrifice que l’udgâtri chantait pendant le yajña, était précisément conçue pour produire des effets sur la conscience des participants. Nous en avons parlé dans l’article sur les prêtres du sacrifice : les Sâmans n’étaient pas des ornements esthétiques ajoutés au sacrifice pour le rendre plus agréable. Ils étaient des outils de transformation de la conscience, des structures sonores dont la forme, le rythme et la tonalité agissaient directement sur l’état intérieur des participants, créant les conditions dans lesquelles l’expérience du Brahman devenait plus accessible. Les Gandharvas sont les figures mythologiques de cette connaissance : les êtres qui savent comment la musique peut ouvrir des portes que la parole ordinaire ne peut pas ouvrir.
Dans les traditions qui suivront le védisme, les Gandharvas deviendront des musiciens divins, des maîtres des arts de la scène, des enseignants des arts aux humains. La tradition indienne classique de la musique, du chant et de la danse leur attribue souvent l’origine des formes artistiques les plus élevées. Cette filiation mythologique dit quelque chose d’important : dans la vision indienne, l’art n’est pas une invention humaine. C’est une révélation, quelque chose qui descend du monde intermédiaire vers le monde humain par le biais d’êtres qui en sont les gardiens et les transmetteurs. L’artiste qui reçoit une mélodie comme une révélation, qui dit que sa musique lui est venue d’ailleurs, que son poème lui a été dicté, que sa danse s’est imposée à lui sans qu’il la construise consciemment : cet artiste décrit une expérience que la tradition védique reconnaissait et nommait. Il était en contact avec les Gandharvas. Il recevait ce que le monde intermédiaire avait à donner.
Ce que tout cela dit sur la nature de l’art mérite d’être examiné dans notre contexte contemporain, parce que nous vivons une époque qui a une relation à l’art profondément contradictoire. D’un côté, l’art est partout : diffusé en permanence, accessible à tout moment sur n’importe quel support, produit en quantités industrielles. De l’autre, le véritable art, celui qui transforme, celui qui ouvre les consciences, celui qui met en contact avec quelque chose qui dépasse l’ordinaire, est de plus en plus rare, de plus en plus marginalisé, de plus en plus difficile à distinguer dans le flux continu de la production culturelle.
Cette contradiction s’explique, dans la perspective védique, par la même dynamique que celle qui explique toutes les autres pertes que nous avons documentées dans ces articles : la domination de l’ego et la perte du contact avec le ṛta. Un art produit par l’ego, pour l’ego, en vue de la reconnaissance et du succès, peut être techniquement brillant, émotionnellement efficace, commercialement performant. Mais il ne peut pas faire ce que les Gandharvas faisaient : ouvrir une fenêtre sur le monde intermédiaire, créer un espace dans la conscience où quelque chose de plus grand peut entrer. Cela n’est possible que quand l’artiste est suffisamment disponible, suffisamment libéré de ses propres constructions égotiques, pour recevoir plutôt que de produire.
Ce que la tradition védique appelle inspiration, et que nous avons examiné sous l’angle d’Îla dans un autre article, est précisément ce contact avec les Gandharvas. C’est le moment où l’artiste cesse d’être l’auteur et devient le canal, où la mélodie arrive d’elle-même, où les mots s’écrivent sans effort, où la danse s’impose avec une nécessité qui dépasse la volonté consciente. Ces moments existent dans toutes les traditions artistiques et dans toutes les cultures. Ils sont reconnus comme les moments de grâce, les moments de véritable création, ceux qui produisent les œuvres qui durent et qui touchent. La tradition védique leur donnait un nom et une adresse : c’étaient les Gandharvas, habitants du monde intermédiaire, gardiens du soma sonore.
Il y a une phrase qui circule dans le monde de la musique contemporaine, attribuée à différents musiciens selon les versions, mais dont le contenu dit quelque chose de très védique : la musique existe déjà, les musiciens ne font que la trouver. Cette formulation, qui peut sembler modeste ou mystique selon celui qui l’entend, est en fait une description précise de l’expérience des Gandharvas dans le contexte actuel. La musique qui existe déjà, c’est celle du monde intermédiaire, celle que les Gandharvas gardent et dispensent. Les musiciens qui la trouvent sont ceux qui ont appris à s’ouvrir suffisamment pour recevoir ce que ce monde a à donner.
Ce que les Gandharvas représentent pour notre époque est peut-être ceci : dans un monde où les voies ordinaires d’accès au Brahman, le soma, le sacrifice collectif, la communauté unie dans une pratique spirituelle commune, ne sont plus disponibles pour la grande majorité des gens, l’art reste l’un des accès les plus directs et les plus universellement disponibles au monde intermédiaire. Une grande musique, un grand poème, une grande danse, un film qui touche quelque chose de profond : tous ces arts, quand ils fonctionnent vraiment, quand ils ne sont pas seulement des divertissements ou des performances égotiques, ouvrent la même porte que les Gandharvas ouvraient dans la civilisation védique. Ils créent un espace dans la conscience où les défenses ordinaires de l’ego se relâchent, où quelque chose de plus vaste peut entrer, où la frontière entre soi et le reste du monde commence à s’estomper.
C’est pour cela que l’art, le vrai, est un dernier refuge. Pas un refuge au sens d’une fuite ou d’une consolation. Un refuge au sens védique du terme : un espace sacré, un espace intermédiaire, un espace où l’ordinaire se suspend et où quelque chose d’essentiel peut se révéler. Les Gandharvas sont encore là, dans chaque mélodie qui arrive d’on ne sait où, dans chaque vers qui s’écrit lui-même, dans chaque note qui dit ce que les mots ne peuvent pas dire. Ils n’ont pas besoin que nous croyions en eux. Ils ont juste besoin que nous soyons suffisamment silencieux pour les entendre.
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