
Il y a dans le Rig Veda une figure divine qui incarne peut-être mieux que toute autre la vision fondamentale de cette civilisation sur la nature du réel : Sarasvatî. Non pas parce qu’elle serait la plus puissante, ni la plus célébrée, ni la plus dramatique dans ses manifestations. Mais parce qu’elle est la plus cohérente, la plus profondément pensée, la plus révélatrice de ce que les rishis védiques avaient compris sur le rapport entre le monde physique et le monde spirituel, entre la matière et la conscience, entre l’eau qui coule et la connaissance qui illumine.
Nous avons parlé de Sarasvatî dans plusieurs articles précédents, sous l’angle des déesses oubliées, sous l’angle des rivières sacrées, sous l’angle de son assèchement et de ses causes. Mais Sarasvatî mérite un article qui lui soit entièrement consacré, parce que ce qu’elle dit sur la relation entre eau et connaissance est d’une profondeur et d’une originalité qui n’ont pas d’équivalent dans les autres grandes traditions spirituelles de l’humanité.
Son nom, d’abord. Sarasvatî vient de saras, qui signifie lac, étang, eau stagnante dans un premier sens, mais aussi flot, courant, ce qui coule. Et vatî, qui signifie celle qui possède, celle qui est pleine de. Sarasvatî est donc littéralement celle qui est pleine de flot, celle dont le flot est la nature même. Ce n’est pas simplement un nom de rivière. C’est une description de ce qu’est l’eau dans sa nature la plus fondamentale : non pas l’eau comme substance chimique, H2O, mais l’eau comme mouvement, comme flux, comme cette capacité de circuler, de descendre, de remplir, de nourrir, de se renouveler en permanence. C’est cette nature fluide et circulante de l’eau que Sarasvatî incarne, et c’est cette même nature qu’elle apporte à la connaissance quand elle en devient la déesse.
Car Sarasvatî est simultanément et inséparablement la rivière et la déesse de la connaissance. Cette simultanéité est la clé de tout. Les traducteurs occidentaux qui ont voulu séparer les deux, qui ont vu dans la Sarasvatî-rivière une réalité physique et dans la Sarasvatî-déesse une réalité symbolique, ont raté quelque chose d’essentiel. Pour les rishis védiques, il n’y avait pas deux Sarasvatî. Il y en avait une, manifestée à deux niveaux différents de la même réalité. La rivière et la connaissance ne sont pas deux choses liées par une métaphore. Elles sont deux expressions du même principe fondamental : le flux.
Ce que l’eau fait dans le monde physique, la connaissance le fait dans le monde intérieur. L’eau descend des montagnes vers la plaine, elle irrigue ce qui est sec, elle nourrit ce qui ne pourrait pas croître sans elle, elle purifie ce qu’elle traverse, elle relie ce qui était séparé, elle finit par rejoindre l’océan dans lequel toutes les eaux se dissolvent. La connaissance fait exactement la même chose dans la conscience : elle descend de l’expérience vers la compréhension, elle irrigue les zones arides de l’ignorance, elle nourrit ce qui ne peut pas croître sans elle, elle purifie les perceptions déformées par l’ego et Maya, elle relie ce qui était fragmenté dans la conscience ordinaire, elle finit par mener à l’expérience du Brahman dans laquelle toutes les connaissances particulières se dissolvent dans la Vérité ultime.
Cette homologie entre le flux de l’eau et le flux de la connaissance n’est pas une invention poétique des rishis. C’est une observation. Les rishis qui vivaient sur les rives de la Sarasvatî, qui la voyaient couler chaque jour, qui dépendaient d’elle pour leur vie et leur agriculture, qui la vénéraient comme une présence divine, avaient aussi l’expérience directe du soma et du sacrifice, de ces états de conscience dans lesquels la connaissance ne se présente pas comme une accumulation d’informations mais comme un flux, comme quelque chose qui coule, qui arrive, qui traverse la conscience sans que celle-ci ait à faire d’effort pour la produire. Dans ces états, la connaissance ressemble à de l’eau. Elle est fluide, elle coule naturellement, elle remplit les espaces vides sans effort, elle prend la forme de ce qu’elle rencontre sans perdre sa propre nature.
C’est pour cela que Sarasvatî illumine les méditations, comme le dit le texte. Pas parce qu’elle accorde des informations ou des idées. Mais parce qu’elle apporte cette qualité de flux à la conscience en méditation, cette fluidité qui permet à la compréhension d’arriver sans être forcée, cette ouverture qui laisse passer ce qui veut passer. La méditation dans la tradition védique n’est pas un effort de concentration. C’est un relâchement des résistances, une dissolution de l’obstruction, une façon de laisser couler ce qui voulait couler et que l’ego retenait. Sarasvatî est la déesse de ce relâchement, de cette dissolution des barrages intérieurs qui permet au flot de la connaissance de circuler librement.
Les trois déesses de la parole, Sarasvatî, Bhâratî et Îla, forment dans les hymnes une triade que nous avons mentionnée dans l’article sur Îla mais qui mérite d’être examinée ici sous l’angle particulier de Sarasvatî. Bhâratî est la parole abondante, la richesse de l’expression. Îla est la parole précise, la révélation directe. Et Sarasvatî est le flux qui les unit et les nourrit toutes deux : sans le flux de Sarasvatî, la parole de Bhâratî serait vide d’inspiration, et la révélation d’Îla serait sans le courant qui la porte. Sarasvatî est l’eau dans laquelle les deux autres baignent, la force fluide qui donne à la parole sacrée sa puissance et sa profondeur.
La Sarasvatî du Rig Veda dit aussi quelque chose de fondamental sur la nature de la connaissance elle-même, sur la différence entre la connaissance comme possession et la connaissance comme flux. Dans la vision occidentale dominante depuis les Lumières, la connaissance est quelque chose que l’on accumule, que l’on possède, que l’on stocke et que l’on transmet. Elle est un bien, une propriété, un capital. Plus on en a, mieux c’est. Et la perdre est une catastrophe. Cette vision a produit des systèmes éducatifs extraordinairement efficaces pour transmettre des informations, et extraordinairement inefficaces pour transmettre la sagesse.
La vision védique, incarnée par Sarasvatî, est radicalement différente. La connaissance n’est pas quelque chose que l’on possède. C’est quelque chose à travers quoi l’on passe, ou plutôt quelque chose qui passe à travers soi quand on s’y ouvre. Comme l’eau d’une rivière ne peut pas être possédée par les berges qu’elle longe, la connaissance ne peut pas être possédée par la conscience qui la reçoit. On peut l’accueillir, on peut la laisser couler, on peut s’y baigner et en être nourri. Mais on ne peut pas la retenir sans la tuer. Une connaissance retenue, figée, transformée en dogme ou en propriété intellectuelle défendue par des murs juridiques, est une connaissance morte, comme l’eau d’un étang sans entrée ni sortie qui finit par se corrompre.
La transformation de Sarasvatî après la disparition de la rivière physique est l’une des évolutions les plus poignantes et les plus instructives de toute la tradition indienne. Quand la rivière s’est asséchée, la déesse a survécu, mais transformée. Elle est devenue de plus en plus la déesse de la parole, de l’écriture, des arts, de la connaissance au sens intellectuel du terme. Elle est représentée aujourd’hui avec un luth et des livres. La dimension aquatique, la dimension fluide, la dimension du flux vivant et courant s’est progressivement effacée. On a gardé la connaissance, on a perdu le flux. On a gardé les livres, on a perdu la rivière.
Cette perte dit quelque chose de profond sur ce qui s’est passé dans la tradition indienne après le védisme originel, et sur ce qui s’est passé dans la pensée humaine en général : la connaissance s’est progressivement détachée du flux dont elle était inséparable, elle est devenue une chose plutôt qu’un processus, une possession plutôt qu’une expérience, un contenu plutôt qu’un mouvement. Et avec cette détachement, quelque chose de sa nature originelle s’est perdu : cette qualité particulière de la connaissance qui arrive comme une rivière arrive, naturellement, fluidement, en remplissant exactement les espaces qui en ont besoin, sans effort, sans résistance, dans la grâce du flux que Sarasvatî représentait quand elle coulait encore des montagnes vers la mer.
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