
Il y a quelque chose de profondément révélateur dans la façon dont une civilisation construit ses maisons. Pas seulement dans les techniques qu’elle emploie, dans les matériaux qu’elle choisit, dans la façon dont elle agence les espaces. Mais dans ce que ces choix disent sur ses valeurs, sur sa conception de la dignité humaine, sur la façon dont elle pense la relation entre l’individu et la communauté, entre le corps et l’esprit, entre le privé et le public. La civilisation des 7 Rivières, le Sapta Sindhu, a construit ses maisons et ses villes d’une façon qui dit tout cela avec une clarté et une cohérence qui continuent de surprendre et d’interpeller les archéologues et les historiens qui l’étudient.
La brique cuite est la première donnée remarquable. Dans un monde où la plupart des civilisations contemporaines construisaient avec de la brique crue, séchée au soleil, sujette à l’érosion et à l’effondrement, les bâtisseurs de la civilisation de l’Indus-Sarasvatî utilisaient systématiquement la brique cuite, beaucoup plus solide et beaucoup plus durable. Ce choix dit quelque chose sur leur rapport au temps : on ne construit pas en brique cuite pour une génération. On construit pour des siècles. Il y a dans ce choix une conscience de la durée, une volonté de transmettre à ceux qui viendront après un environnement construit aussi solide et aussi fonctionnel que celui qu’on a reçu de ceux qui sont venus avant. C’est une forme de responsabilité intergénérationnelle inscrite dans la matière même des murs.
Les proportions des briques sont standardisées sur l’ensemble du territoire. Dans une civilisation qui s’étendait sur plus d’un million de kilomètres carrés, les briques de Harappa ont les mêmes proportions que celles de Mohenjo-daro, que celles de Rakhi Garhi, que celles de dizaines d’autres sites éloignés les uns des autres de centaines de kilomètres. Cette standardisation n’est pas le résultat d’une bureaucratie centralisée imposant ses normes par la force. Aucune trace d’un tel pouvoir central n’a été trouvée. C’est quelque chose de plus intéressant et de plus mystérieux : un accord collectif sur les formes, une façon commune de voir et de faire qui s’était répandue à travers tout le territoire sans coercition visible. C’est le ṛta à l’œuvre dans la pierre, la Vérité commune qui se manifeste dans une façon commune de construire.
Les maisons individuelles sont d’une cohérence remarquable dans leur conception. Chaque maison, quelle que soit sa taille, avait sa propre salle d’eau. Ce n’est pas un détail anodin. Dans la plupart des villes antiques, l’hygiène corporelle était un luxe réservé aux élites. À Mohenjo-daro et dans les autres grandes villes de la civilisation de l’Indus, elle était une nécessité reconnue pour tous. La salle d’eau était reliée à un système de drainage élaboré qui courait sous les rues, emportant les eaux usées hors de la ville. Ce système de drainage est l’un des plus sophistiqués de tout le monde antique, comparable à celui que Rome ne développera que deux mille ans plus tard. Il dit quelque chose d’essentiel sur la façon dont cette civilisation concevait le bien commun : la gestion collective des eaux usées n’est pas une question de confort individuel. C’est une question de santé publique, de respect de l’environnement, et d’une vision dans laquelle la propreté de la ville est la responsabilité de tous et le droit de chacun.
Certaines maisons avaient des toilettes sèches, reliées elles aussi au système de drainage. C’est une innovation qui n’existait pratiquement nulle part ailleurs dans le monde à cette époque, et qui dit quelque chose sur le niveau de sophistication technique et conceptuelle de cette civilisation. Les toilettes sèches supposent une compréhension des liens entre hygiène et santé, entre gestion des déchets et prévention des maladies, qui est d’une modernité saisissante pour une époque où la plupart des populations du monde vivaient dans des conditions sanitaires que nous qualifierions aujourd’hui d’insalubres.
L’organisation des rues est une autre révélation. Les villes de la civilisation de l’Indus-Sarasvatî étaient construites selon un plan orthogonal, avec des rues principales larges et des rues secondaires plus étroites qui y débouchaient perpendiculairement. Ce plan en grille n’est pas simplement une solution technique au problème de la circulation. C’est une vision de l’espace urbain comme quelque chose de rationnel, de planifiable, d’organisable selon des principes cohérents applicables à toute la ville. Les rues principales étaient suffisamment larges pour permettre le passage de charrettes chargées. Les intersections étaient organisées de façon à faciliter la circulation. Tout cela dit une attention aux besoins pratiques des habitants, une façon de concevoir l’espace public comme un espace fonctionnel au service de tous.
L’artisanat de cette civilisation était d’une qualité et d’une diversité remarquables. Les céramiques retrouvées sur les sites sont abondantes, bien cuites, souvent décorées de motifs géométriques et d’animaux d’une précision et d’une finesse qui disent des artisans hautement qualifiés. Les objets en bronze et en cuivre, les bijoux en or, en argent et en pierres semi-précieuses, les sceaux gravés : tout cela témoigne d’une maîtrise technique que peu de civilisations de l’époque pouvaient égaler. Les sceaux en particulier sont fascinants. Ce sont de petits objets en stéatite, carrés ou rectangulaires, gravés d’animaux, de figures humaines et de signes qui constituent probablement une forme d’écriture encore non déchiffrée. Ils servaient probablement à marquer des marchandises dans le cadre du commerce, ce qui dit une économie organisée, des échanges réguliers, une façon de garantir l’origine et la qualité de ce que l’on vendait.
L’organisation de la production artisanale est une autre dimension intéressante de cette civilisation. Les ateliers d’artisans semblent avoir été organisés collectivement, regroupés par métier dans des zones particulières de la ville. Ce n’était pas la production artisanale individuelle et isolée de l’artisan qui travaille seul dans son atelier. C’était une organisation plus collective, dans laquelle les artisans d’un même métier travaillaient ensemble, partageaient probablement les ressources et les techniques, et produisaient des objets d’une qualité relativement homogène. Cette organisation collective de la production artisanale est cohérente avec l’organisation plus large de la société, dans laquelle la dimension communautaire primait sur la dimension individuelle.
Il y a dans l’urbanisme de la civilisation de l’Indus-Sarasvatî une absence qui est aussi parlante que toutes les présences : l’absence de quartiers riches clairement séparés des quartiers pauvres. Dans les grandes villes de Mésopotamie, d’Égypte, de Grèce et de Rome, la ségrégation spatiale selon la richesse et le statut social est visible dans l’archéologie : les grands palais et les belles maisons d’un côté, les taudis et les logements insalubres de l’autre. Dans les villes de l’Indus-Sarasvatî, cette ségrégation est beaucoup moins marquée. Il y avait des maisons plus grandes et des maisons plus petites, ce qui dit des inégalités de richesse. Mais les maisons plus petites avaient quand même leurs salles d’eau, leur accès au système de drainage, leur connexion à l’espace public. La différence de taille n’impliquait pas une différence de dignité fondamentale.
Les greniers publics méritent une mention particulière, parce qu’ils incarnent peut-être mieux que tout autre élément la philosophie sociale de cette civilisation. Construits à l’extérieur des villes, sur des plateformes surélevées qui les protégeaient de l’humidité, accessibles depuis la rivière pour faciliter le chargement et le déchargement, ils n’étaient pas des entrepôts privés accumulant la richesse d’un souverain ou d’une élite. Ils étaient des ressources collectives, destinées à garantir la sécurité alimentaire de l’ensemble de la population en cas de mauvaise récolte ou de pénurie. C’est une forme de sécurité sociale avant la lettre, rendue possible non pas par une bureaucratie redistributive mais par une vision du monde dans laquelle l’abondance est naturellement partagée parce que le ṛta, la Vérité fondamentale, ne reconnaît pas la distinction entre ce qui est à moi et ce qui est à toi.
Ce que l’urbanisme et l’artisanat du Sapta Sindhu nous disent, au bout du compte, c’est qu’une civilisation spirituellement avancée n’est pas nécessairement une civilisation qui se détourne du monde matériel pour se consacrer à la seule vie intérieure. La civilisation des 7 Rivières a démontré le contraire : que la profondeur spirituelle peut se manifester dans la qualité de la brique cuite, dans la sophistication d’un système de drainage, dans la standardisation des proportions, dans l’attention portée à la salle d’eau de la maison la plus modeste. Le sacré n’était pas séparé du quotidien. Il était dans le quotidien, dans chaque geste de construction et de création, dans chaque objet fabriqué avec soin et compétence, dans chaque rue tracée de façon à servir au mieux ceux qui allaient y vivre.
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