
Il y a dans le Rig Veda une présence animale qui dépasse en densité et en signification toutes les autres, y compris le cheval dont nous avons parlé dans un article dédié : la vache. Elle est partout dans le corpus, des hymnes les plus anciens aux plus récents, sous des formes si multiples et si chargées de sens qu’il serait impossible d’en faire le tour en un seul article. Mais ce qui rend la vache védique particulièrement intéressante pour notre époque, c’est précisément le contraste saisissant entre la façon dont cette civilisation la concevait et la façon dont la nôtre la traite. D’un côté, une déesse, un symbole cosmique, une présence sacrée au cœur de la vie spirituelle et matérielle d’une civilisation entière. De l’autre, une unité de production dans un système industriel qui en a fait l’une des créatures les plus maltraitées et les plus exploitées de la planète.
Nous avons mentionné dans d’autres articles que le mot go, qui désigne la vache en sanskrit védique, est aussi le mot qui désigne le rayon de lumière, la parole divine, le ciel, la terre et l’eau. Cette polysémie n’est pas un accident de la langue. Elle reflète une vision du monde dans laquelle la vache concrète et la lumière divine sont des manifestations du même principe fondamental. Ce n’est pas que les Indiens Védiques confondaient la vache et la lumière. C’est qu’ils percevaient dans la vache quelque chose que les yeux ordinaires ne voient pas : une force vitale, une générosité, une façon d’être qui correspondait à ce que les hymnes décrivaient quand ils parlaient de la Lumière du Brahman.
Cette perception n’était pas une fantaisie poétique. Elle avait une base concrète et quotidienne. La vache nourrissait. Elle donnait le lait dont vivaient les familles, le beurre clarifié qui alimentait le feu sacrificiel, le lait qui était mélangé au soma dans le cadre du sacrifice. Elle était la générosité incarnée : elle donnait sans demander en retour, elle nourrissait sans condition, elle offrait la vie sans calcul. Dans une civilisation dont la valeur spirituelle la plus haute était précisément l’offrande sans retour garanti, le don sans calcul, la générosité non conditionnelle, la vache était un modèle vivant de cette vertu. On n’avait pas besoin d’un traité philosophique pour comprendre ce qu’est la générosité. Il suffisait d’observer la vache.
Les hymnes à la vache dans le Rig Veda ne sont pas des catalogues de ses utilités pratiques. Ils sont des célébrations d’une présence. La vache y est décrite comme la mère, comme la source de l’abondance, comme la gardienne du foyer, comme l’animal dont la présence dans une communauté est le signe de sa prospérité spirituelle autant que matérielle. Dans certains hymnes, les vaches sont des Lumières, des rayons du soleil ayant pris forme animale, des manifestations du Brahman rendues accessibles à la perception ordinaire. Cette divinisation n’empêche pas la relation concrète et quotidienne avec l’animal. Au contraire, elle l’approfondit : traiter une vache avec soin et respect, c’est honorer une présence divine dans sa forme la plus accessible et la plus proche.
La valeur économique de la vache dans la civilisation védique était considérable et bien documentée dans les hymnes. Elle servait d’étalon d’échange, d’unité de mesure de la richesse. Le soma était échangé contre une vache à sa pleine valeur, ce qui dit quelque chose sur le niveau de cette valeur. Les dons faits aux prêtres après les grands sacrifices comprenaient souvent des vaches. Les demandes aux dieux incluaient fréquemment la prospérité mesurée en vaches. Mais cette valeur économique n’était jamais séparée de la valeur spirituelle. Une vache n’était pas simplement une unité de valeur abstraite, comme l’or dans les systèmes économiques ultérieurs. Elle était une présence vivante, dont la valeur venait précisément de ce qu’elle était : un être généreux, nourricier, sacré.
Ce que la tradition védique dit sur la vache a des implications qui vont bien au-delà de la question de l’hindouisme et de la vache sacrée dans l’Inde contemporaine. Elle dit quelque chose sur la relation fondamentale entre une civilisation et les animaux qui la nourrissent, et sur ce qui se passe quand cette relation est réduite à sa seule dimension économique. L’élevage industriel contemporain est peut-être l’illustration la plus brutale de ce que devient une civilisation quand elle perd le contact avec le ṛta, quand elle laisse l’ego collectif et le calcul économique remplacer la vision qui reconnaissait dans la vache une présence sacrée méritant respect et soin.
Les chiffres de l’élevage industriel sont difficiles à regarder en face. La vache dans un système d’élevage intensif est maintenue en gestation quasi permanente pour produire du lait en quantité industrielle. Son veau lui est enlevé à la naissance pour éviter qu’il ne consomme le lait destiné à la production commerciale. Elle vit dans des espaces confinés, souvent sans voir la lumière du jour ni fouler un sol naturel. Sa durée de vie productive est de quatre à cinq ans, après quoi elle est abattue. Ce n’est plus un animal. C’est une machine biologique optimisée pour la production de protéines et de lipides au moindre coût. Et cette machine, nous la produisons à des dizaines de milliards d’unités par an, dans un système qui est l’un des principaux contributeurs aux émissions de gaz à effet de serre, à la déforestation, à la pollution des eaux et à la perte de biodiversité.
Il serait naïf de prétendre qu’il suffit de relire les hymnes védiques à la vache pour résoudre ce problème. Les raisons pour lesquelles l’élevage industriel existe sont complexes, économiques, démographiques, politiques. Elles ne se réduisent pas à une perte de spiritualité. Mais il serait également naïf de prétendre que la façon dont une civilisation traite les animaux qui la nourrissent n’a rien à voir avec sa vision du monde, avec ses valeurs fondamentales, avec ce qu’elle reconnaît ou ne reconnaît pas comme sacré. Les Indiens Védiques traitaient la vache avec respect et soin parce qu’ils la percevaient comme une présence divine. Nous traitons la vache avec indifférence et brutalité parce que nous avons réduit notre rapport à elle à sa seule valeur marchande. Ce n’est pas une différence de technologie. C’est une différence de vision.
L’ahimsa, la non-violence envers tous les êtres vivants, qui deviendra l’un des principes fondamentaux de l’hindouisme et du jaïnisme, trouve ses racines les plus anciennes dans cette relation védique à la vache et aux animaux en général. Ce n’est pas une règle imposée de l’extérieur. C’est la conséquence logique d’une vision dans laquelle tous les êtres sont des manifestations du Brahman, dans laquelle blesser un animal c’est blesser une expression de la réalité ultime, dans laquelle la vache qui donne son lait est une présence divine qui mérite la même considération que n’importe quelle autre présence divine.
Le Rig Veda ne nous dit pas comment organiser une économie alimentaire mondiale pour neuf milliards d’êtres humains. Il ne prétend pas répondre à des questions qu’il ne pouvait pas anticiper. Mais il nous dit quelque chose d’essentiel et d’intemporel sur la nature de la relation entre la conscience humaine et le monde vivant qui la nourrit. Il nous dit que cette relation peut être une relation de reconnaissance, de respect, de réciprocité, dans laquelle ce qui nourrit le corps est aussi ce qui nourrit l’âme. Et il nous dit, par contraste, ce que nous avons perdu en réduisant cette relation à un calcul de coûts et de bénéfices : non seulement la dignité des animaux que nous élevons, mais quelque chose de notre propre dignité, quelque chose de notre capacité à voir le sacré dans ce qui nous nourrit.
Laisser un commentaire