Le Ṛta, Ordre Cosmique Védique, et le Chaos Normatif Contemporain

Nous avons consacré un article au ṛta comme notion fondamentale de la pensée védique, en insistant sur le fait que la traduction habituelle par ordre cosmique était trompeuse et que le ṛta désignait bien plus précisément la Vérité, la réalité fondamentale du monde vue depuis l’intérieur plutôt que depuis la surface. Il vaut la peine de revenir sur cette notion sous un angle différent, non plus seulement pour en préciser le sens dans le contexte védique, mais pour la mettre en regard de ce que notre époque produit à la place : un chaos normatif d’une densité et d’une complexité croissantes, qui prétend réguler la vie humaine par des règles extérieures là où le ṛta la régulait par une réalité intérieure.

La différence est fondamentale. Le ṛta n’est pas un ensemble de règles. Ce n’est pas un code, une loi, une norme, une régulation. C’est une réalité. C’est la façon dont les choses sont quand on les voit sans le filtre de l’ego et de Maya. Et cette réalité, une fois perçue directement, produit des comportements qui s’accordent avec elle, non pas par obéissance à une contrainte extérieure, mais parce qu’agir autrement serait agir contre ce que l’on a vu être vrai. Un homme ou une femme qui a fait l’expérience directe du ṛta, qui a touché le Brahman dans le sacrifice, qui a vécu la dissolution de l’ego dans la Lumière, ne peut pas ensuite traiter les autres comme des adversaires, accumuler des richesses au détriment de la communauté, mentir pour son avantage personnel. Pas parce que c’est interdit. Mais parce que ces comportements reposent sur une conviction de séparation que l’expérience du ṛta a directement défaite.

C’est une différence d’une importance considérable, et elle explique quelque chose qui autrement resterait mystérieux : comment une civilisation comme celle des 7 Rivières a pu fonctionner pendant deux mille ans sans armée, sans police, sans code pénal, sans appareil judiciaire visible, sans les institutions coercitives que nous considérons comme les conditions minimales de toute organisation sociale. La réponse des archéologues qui ont découvert cette civilisation a d’abord été l’incrédulité. Puis le constat s’est imposé : les données sont là, les villes sont là, les greniers publics sont là, les systèmes d’assainissement sont là, et nulle part on ne trouve les traces d’une institution de contrôle et de répression comparable à celles que toutes les autres grandes civilisations de l’époque ont développées. La seule explication cohérente est que le contrôle social était intérieur. Et cet intérieur, c’était le ṛta, entretenu vivant par la pratique collective et régulière du soma et du sacrifice.

Regardons maintenant ce que notre époque a mis à la place. Le monde contemporain est probablement le monde le plus réglementé de toute l’histoire humaine. Les législations nationales comptent des dizaines de milliers de pages. Les réglementations européennes, les normes ISO, les directives sanitaires, les codes du travail, les règles fiscales, les contraintes environnementales, les obligations de reporting, les procédures de conformité : tout cela forme un corpus normatif d’une complexité qui dépasse largement la capacité d’un individu ou même d’un groupe à en avoir une vue d’ensemble. Et malgré cette densité normative extraordinaire, ou peut-être à cause d’elle, les comportements que toutes ces règles cherchent à prévenir prospèrent. La fraude fiscale, la corruption, la destruction de l’environnement, l’exploitation des travailleurs, les inégalités croissantes : tout cela continue, s’adapte, trouve des interstices dans la réglementation, contourne les normes avec l’aide d’avocats et de comptables spécialisés dans l’art de respecter la lettre de la loi tout en en violant l’esprit.

Ce paradoxe est précisément ce que la pensée védique prédit. Quand l’expérience directe du ṛta n’est plus accessible, quand les comportements ne sont plus guidés par une vision intérieure de ce qui est vrai et de ce qui ne l’est pas, il faut des règles. Et les règles génèrent de la résistance, parce qu’une règle est perçue comme une contrainte extérieure qui limite la liberté de l’ego plutôt que comme une invitation à voir la réalité telle qu’elle est. L’ego cherche à contourner les règles parce que les règles ne changent pas l’ego. Elles l’encadrent, elles le limitent, elles lui imposent des coûts. Mais elles ne le transforment pas. Et un ego encadré reste un ego, avec toute son ingéniosité pour trouver les voies de passage à travers les mailles du filet réglementaire.

Le dixième mandala du Rig Veda est le premier document de cette transition. On y voit apparaître, pour la première fois dans toute la tradition védique, des leçons de morale, des interdictions, des règles de comportement formulées comme telles. Et cette apparition coïncide exactement avec la disparition du soma, c’est-à-dire avec la perte de l’accès direct au ṛta. Ce n’est pas une coïncidence. C’est une loi. Quand l’expérience directe de la Vérité s’éteint, les règles prolifèrent pour essayer de reproduire par voie externe les comportements que cette expérience produisait par voie interne. C’est une substitution qui ne peut jamais être complète, parce que les comportements produits par la règle et les comportements produits par la vision sont d’une nature fondamentalement différente. Les premiers sont performatifs, les seconds sont authentiques. Et une civilisation construite sur des performances sans authenticité est une civilisation dont la cohérence est permanente en danger.

Il y a dans cette analyse quelque chose qui devrait nous donner à réfléchir sur la nature de la crise contemporaine. Nous n’avons pas une crise de réglementation. Nous avons, au contraire, un excès de réglementation qui coexiste avec un déficit de ṛta. Nous avons des milliers de règles sur le respect de l’environnement et nous détruisons l’environnement à un rythme sans précédent. Nous avons des législations sophistiquées sur les droits humains et les inégalités s’aggravent partout. Nous avons des codes d’éthique dans toutes les entreprises et les comportements non éthiques prospèrent sous couvert de conformité formelle. Ce n’est pas un problème de règles insuffisantes. C’est un problème de ṛta absent.

La question qui se pose alors est : comment retrouver le ṛta sans le soma ? Les Upanishads ont répondu à cette question avec une profondeur et une beauté remarquables : par le yoga, la méditation, le pranayama, l’étude des textes sacrés sous la direction d’un maître, l’ascèse, la dévotion. Toutes ces voies ont produit des êtres d’une sagesse et d’une intégrité extraordinaires, des êtres dont la vie entière était une expression du ṛta. Mais elles sont des voies individuelles, exigeantes, qui demandent des années ou des décennies de pratique assidue. Elles ne sont pas à la portée de tous, et elles ne peuvent pas structurer une civilisation entière de la façon dont le soma et le sacrifice le faisaient dans la civilisation des 7 Rivières.

La recherche contemporaine sur les psychédéliques rouvre cette question d’une façon que nous n’avons pas encore eu le temps d’intégrer pleinement. Les études menées à Johns Hopkins, à l’université de New York, à l’Imperial College de Londres, démontrent que des expériences psychédéliques bien encadrées produisent des changements durables dans les valeurs, les comportements et la façon de se situer dans le monde, des changements qui vont dans le sens d’une plus grande compassion, d’une moindre préoccupation égotique, d’une conscience plus aiguë de l’interconnexion de toutes choses. C’est, dans le langage de la neurologie contemporaine, une description de ce que les rishis védiques appelaient toucher le ṛta. La convergence est troublante, et elle suggère que la voie védique n’était pas une superstition primitive mais une technologie de transformation de la conscience dont nous commençons seulement à comprendre les mécanismes.

Ce que le ṛta nous dit sur le chaos normatif contemporain, c’est que nous traitons les symptômes plutôt que la cause. La cause est la perte de l’accès direct à la Vérité, la domination sans frein de l’ego collectif sur l’organisation sociale, la substitution de la performance à l’authenticité dans tous les domaines de la vie publique. Les règles ne guériront pas cette cause. Elles peuvent en limiter les effets les plus destructeurs, ce qui n’est pas sans valeur. Mais tant que la cause n’est pas traitée, les effets continueront de proliférer, plus vite que les règles ne peuvent être écrites pour les contenir. Le ṛta n’était pas une règle. C’était une réalité. Et la différence entre les deux est la différence entre une civilisation qui tient et une civilisation qui se cherche dans un labyrinthe de normes dont elle a elle-même oublié le sens.


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