Les Aśvin, jumeaux guérisseurs : la médecine dans le Veda

Les Aśvin sont parmi les divinités les plus présentes du Rig Veda. Leur nom signifie « semblable à un Cheval » — et dans la lecture symbolique que je pratique à la suite de Sri Aurobindo, le Cheval est la Force. Ce sont des dieux jumeaux, que les hymnes appellent aussi Angiras. Ils sont les frères de l’Aurore. Ils sont le lever du Soleil, y compris en nous-mêmes. Autrement dit : l’Illumination.

Avant d’aller plus loin dans leur dimension guérisseuse, il faut s’arrêter sur cette image du lever du Soleil. Dans la cosmologie intérieure du Rig Veda, l’Aurore (Uṣas) précède chaque manifestation de la Lumière en nous. Ce n’est pas le soleil astronomique qui intéresse les ṛṣi — c’est le retour à la Vérité, à ṛta, après les ténèbres de l’ignorance. Les Aśvin arrivent toujours à l’aube, avec leur char rapide comme la pensée, et ils apportent la guérison parce que la guérison, au fond, c’est le retour à la lumière intérieure.

Dasrā et Nāsatyā

Les hymnes leur donnent deux noms propres : Dasrā et Nāsatyā. Le premier évoque les « réalisateurs de merveilles », le second les « véridiques », ceux qui ne trompent pas. Ce couple de noms résume leur double nature : la puissance de l’acte miraculeux, et la fidélité à la Vérité. On retrouve ici, comme partout dans le Rig Veda, la même tension fondamentale entre ṛta — la Réalité — et ce qui s’en éloigne.

Les hymnes qui leur sont consacrés sont nombreux. J’en ai compté des séries entières dans les mandalas centraux — les hymnes 419-420, 467-468, 471-472, 731-732, 747-748, 751-752, 755-756, 759-760, 763-764. C’est dire l’importance que leur accordaient les poètes védiques. À titre de comparaison, j’explore dans mon article sur Mitra et Varuṇa, le couple qui garantit les pactes une autre dyade fondamentale du panthéon védique — mais les Aśvin sont bien plus présents encore dans le corpus.

Les miracles de guérison

Ce qui frappe dans ces hymnes, c’est la profusion des actes concrets. Les Aśvin guérissent les aveugles, redressent les boiteux, rajeunissent les vieillards, restituent la fécondité. Plusieurs récits reviennent régulièrement.

Le plus célèbre est celui de Bhujyu. Son père Tugra l’avait « abandonné dans le nuage des Eaux » — comprendre : laissé mourir en mer. Les Aśvin interviennent avec leur char rapide comme une flèche et le ramènent sain et sauf. C’est une image que je comprends symboliquement comme le sauvetage de l’âme perdue dans les eaux de l’inconscience — mais le récit fonctionne aussi littéralement, comme une traversée maritime périlleuse dont on réchappe grâce à l’intervention divine.

Un autre récit m’a touché davantage encore : celui du sage Atri. L’hymne dit : « Vous avez libéré le sage Atri, que les cinq peuples ont honoré, de l’abîme des angoisses. » L’abîme des angoisses — gabhīra dans le sanskrit védique — c’est quelque chose de profond, de psychologique. Ce n’est pas seulement une maladie du corps ; c’est une souffrance intérieure dont les Aśvin arrachent le sage. La dimension mentale de la guérison est déjà là, au cœur du texte le plus ancien que nous possédions.

La médecine comme héritage

Ce lien entre les Aśvin et la guérison n’est pas fortuit. Mon texte évoque les trois doshas de la médecine ayurvédique — Vāta, Pitta, Kapha — comme l’un des héritages conceptuels de la pensée védique. L’Ayurveda, dont le nom signifie « science de la vie », a organisé en système médical ce que le Rig Veda exprimait par la prière et le mythe.

Je ne veux pas forcer le lien au point d’en faire une filiation directe et mécanique : le Rig Veda n’est pas un traité médical. Mais il est clair que la culture qui a produit ces hymnes pensait déjà la guérison de façon globale — corps, esprit, relation aux forces cosmiques. Rudra lui-même, le dieu de la tempête et de la destruction, est invoqué dans un hymne pour « le soulagement des souffrances de tous les bipèdes et des quadrupèdes ». La préoccupation pour la santé de tous les êtres vivants est inscrite au cœur du texte.

Arriver à l’aube, boire le soma

Les Aśvin arrivent toujours à l’aube. C’est l’heure du sacrifice, l’heure du soma. Un hymne les invite : « Éveillez les Ashvins, ensemble le matin. Qu’ils viennent ici boire de ce soma. » Un autre précise : « L’Aurore aimée brille à nouveau dans le Ciel. Je célèbre les Ashvins par un hymne. »

Cette association n’est pas anodine. Le soma, dans ma lecture, n’est pas une drogue ou une plante ordinaire — c’est le moyen d’atteindre l’Illumination, de toucher ṛta. Les Aśvin, frères de l’Aurore et maîtres de la guérison, participent de ce même mouvement : ils sont les forces en nous qui nous ramènent vers la Lumière quand nous sommes perdus dans la maladie, l’angoisse ou l’ignorance. J’en parle plus en détail dans mon article général sur ce que le Rig Veda ne contient pas, où j’explique comment les dieux védiques sont des forces intérieures et non des personnages extérieurs à apaiser.

Un hymne d’une humilité bouleversante

Je terminerai par ce verset qui m’a arrêté lors de ma traduction : « Ô Ashvins, quelle invocation mène à la prospérité ? Qui vous apporte la satisfaction ? Comment les ignorants peuvent-ils vous honorer ? »

C’est le poète lui-même qui s’interroge sur sa propre capacité à atteindre les dieux. « Ainsi, les ignorants peuvent demander ce que vous savez, car personne ne sait mieux que vous. Surtout pas un mortel sans esprit. » Voilà une spiritualité qui ne prétend pas à la certitude, qui part de l’humilité de celui qui cherche. Cette posture me semble plus proche de la philosophie que de la religion au sens où nous l’entendons. C’est l’une des raisons pour lesquelles le Rig Veda m’accompagne depuis des décennies.

La médecine védique, c’est d’abord cela : reconnaître qu’on ne sait pas, appeler les forces de lumière, et les laisser arriver à l’aube.



Commentaires

Votre commentaire