Ancient soldiers in armor fighting near a river at sunrise with chariots and shields

VASIṢṬHA ET VIŚVĀMITRA : LA GRANDE RIVALITÉ VÉDIQUE


Le Rig Veda est un texte spirituel. Mais c’est aussi, enchâssé dans ses hymnes, un document historique. Et l’un des épisodes les plus saisissants de cette histoire — la rivalité entre deux des plus grands rishis de la tradition védique, Vasiṣṭha et Viśvāmitra — se lit en filigrane dans plusieurs mandalas, et culmine dans ce que la tradition appelle la première guerre dont l’humanité a gardé un souvenir précis : la guerre des dix rois.

Deux hommes, deux mandalas, deux visions

Le septième mandala est le mandala de Vasiṣṭha. Presque tous ses cent quatre hymnes portent son nom en rishi, ou celui de ses fils. C’est un mandala d’une grande profondeur contemplative — des hymnes à Varuna, au pardon, à la Vérité, à la lumière intérieure. Vasiṣṭha est le Brahmarishi par excellence : né, selon la tradition, de Mitra et Varuna eux-mêmes, il incarne la stabilité, la dévotion, la fidélité à la ṛta.

Le troisième mandala, lui, appartient à Viśvāmitra. Cent soixante-dix hymnes, la plupart signés viśvāmitra gāthina — Viśvāmitra le fils de Gāthina. Viśvāmitra est une figure différente : roi devenu rishi, guerrier qui a choisi la voie spirituelle, homme d’action dont les hymnes respirent l’énergie, la conquête, la traversée des obstacles. C’est lui qui compose la Gāyatrī — le mètre le plus sacré de toute la tradition védique, et peut-être le mantra le plus récité dans le monde hindou encore aujourd’hui.

Ces deux hommes n’appartenaient pas au même monde. Vasiṣṭha était le purohita — le chapelain — du roi Sudās, petit-fils de Divodāsa. Viśvāmitra l’avait été avant lui. Et c’est cette succession qui va déclencher la première guerre historiquement documentée.

La bataille des dix rois : quand la rivalité devient histoire

Dans La Civilisation des 7 Rivières, je le raconte avec précision : le roi Sudās avait d’abord Viśvāmitra comme purohita. Il le remplaça par Vasiṣṭha. Viśvāmitra, qui n’accepta pas ce renvoi, aurait alors coalisé cinq peuples védiques — les Pûru, Yadu, Turvashas, Anu et Druhyu — auxquels s’associèrent cinq peuples non védiques, pour combattre les Bharatas de Sudās.

C’est la Dāśarājña — la bataille des dix rois — la première guerre de l’histoire humaine dont nous connaissons les protagonistes, les lieux, et les noms des principaux morts. Elle se déroula en deux batailles : l’une sur les rives de la Paruṣṇī, l’autre sur la Yamunā.

Vasiṣṭha, resté fidèle à Sudās, composa les hymnes qui accompagnèrent cette guerre. L’hymne 7.33, dans ma traduction, le dit sans ambiguïté :

7.33.3 — Maintenant, c’est sûrement avec eux qu’ils ont traversé l’Indus. Maintenant, c’est sûrement avec eux qu’il a tué Bedha. Maintenant, c’est sûrement par vos mantras qu’Indra a favorisé Sudās contre les dix rois, Ô Vasishthas.

7.33.5 — Comme des assoiffés regardant vers le Ciel, suppliant, ils ont choisi de se trouver dans la bataille des dix rois. Indra a entendu Vasishta, qui l’honorait, et a élargi un vaste monde pour les Tritsus.

7.33.6 — Comme des bâtons servant à conduire le bétail, les petits Bharatas ont été encerclés. Vasishta est devenu leur chef. Ensuite, le peuple des Tritsus s’est étendu.

Et l’hymne 7.83, composé au cœur de la bataille :

7.83.6 — Ces deux-là vous appellent dans les combats, Indra et Varuna, pour apporter les Richesses. Là, vous avez protégé Sudāsa, allié aux Tritsus, quand il était en difficulté contre les dix rois.

7.83.7 — Les dix rois qui ne sacrifient pas, tous unis, n’ont pas battu Sudāsa, Ô Indra et Varuna. L’éloge des hommes, qui rapproche, se réalisa. À l’appel divin, ses dieux se sont assis pour manger.

7.83.8 — Indra et Varuna, vous avez aidé Sudāsa qui était encerclé de tous côtés par les dix rois qui voulaient être puissants.

Sudās gagna. Vasiṣṭha était du bon côté. Viśvāmitra avait perdu.

Viśvāmitra et les rivières : une autre forme de puissance

Mais Viśvāmitra n’est pas seulement l’homme qui a perdu la guerre des dix rois. Dans le mandala 3, il est aussi l’auteur d’un hymne unique — l’hymne 3.33 — qui raconte son dialogue avec deux rivières : Vipāsa et Śutudrī, les actuels Beas et Sutlej du Pendjab.

Le rishi arrive avec les Bharatas. Il doit traverser. Les rivières en crue refusent de s’arrêter. Il leur parle — directement, dans un dialogue à la première personne qui est l’un des passages les plus vivants de tout le Rig Veda :

3.33.5 — (Le rishi parle) Arrêtez-vous dans votre course, un instant, à ma parole, à celle de l’offreur de soma, gardien de la Vérité. Désirant de l’aide, j’ai appelé, par une profonde méditation, l’Indus, l’enfant de Kushika.

3.33.9 — (Le Rishi parle) Écoutez bien, Ô Sœurs, l’Artisan qui est venu de loin avec un char imposant. Baissez votre flot, soyez faciles à traverser, gardez vos vagues sous nos essieux.

3.33.10 — (Les Rivières parlent) Oui, nous écoutons tes paroles, Ô Artisan, tu es venu de loin avec un char imposant, comme la femme qui allaite s’incline devant toi, comme la jeune fille s’ouvre à l’homme pour toi.

Les rivières obéissent. Les Bharatas traversent. C’est Viśvāmitra qui les a guidés. Sa puissance n’est pas militaire ici. Elle est celle du rishi — celui dont la parole, ancrée dans la ṛta, peut faire plier le cours des eaux.

Ce que la rivalité révèle

La grande rivalité védique entre Vasiṣṭha et Viśvāmitra n’est pas une querelle de personnes. Elle incarne deux façons d’être rishi — deux rapports à la puissance spirituelle.

Vasiṣṭha est le rishi de la continuité, de la dévotion, de la transmission. Né des dieux selon la tradition, il est le gardien de l’ordre védique. Ses hymnes à Varuna — dieu de la justice et du pardon — sont parmi les plus beaux du Rig Veda. Il ne cherche pas la victoire. Il cherche la Vérité.

Viśvāmitra est le rishi de la transformation. Roi devenu sage à force de tapas — d’ascèse intense. Homme d’action qui a conquis la connaissance comme il avait conquis des territoires. Compositeur de la Gāyatrī — ce mantra qui, trois fois récité au lever et au coucher du Soleil, résume à lui seul toute la quête védique : que la Lumière divine illumine notre intellect.

Ces deux figures coexistent dans le même texte. Leurs mandalas se font face. Leur rivalité a produit, au passage, la première guerre historiquement documentée — et après cette guerre, selon la tradition, il n’y en eut plus d’autres pendant des générations.

Peut-être parce que les deux rishis, chacun à sa façon, avaient compris la même chose : que la vraie victoire n’est pas sur un champ de bataille.


Commentaires

Une réponse à « VASIṢṬHA ET VIŚVĀMITRA : LA GRANDE RIVALITÉ VÉDIQUE »

  1. Avatar de swiftlyclearc105538060
    swiftlyclearc105538060

    Une question pour H Le Bevillon: comme vous le savez très probablement, l’histoire la plus connue de l’affrontement entre Vasiṣṭha et Viśvāmitra est toute différente.

    Dans cette autre histoire, Viśvāmitra est roi et désire obtenir la vache qui exauce les souhaits, vache détenue par le rishi Vasiṣṭha; il déclenche une guerre à laquelle Vasiṣṭha riposte – de par les pouvoirs de cette même vache qui peut créer des armées entières.
    Il me semble que la référence est Valmiki (Râmâyana, Bâla kanda, Chant 52 à 65). Il y a aussi un récit d’Aurobindo en Bengali.

    La fin de cette histoire est divine autant que touchante, Vasiṣṭha fait savoir à Viśvāmitra de façon indirecte que tout ce qui a eu lieu était pour le (Viśvāmitra) faire grandir jusqu’au rang de Brahmarishi. Viśvāmitra brûlé par le remords demanda à Vasiṣṭha son pardon. Vasiṣṭha le releva en l’appelant Brahmarishi.

    comment interpréter l’existence de 2 histoires? Le Ramayana a t-il repris en le transformation l’histoire védique initiale?

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