Three women dressed in medieval clothing standing by a riverbank at sunset

LES FEMMES RISHIS : GHOṢĀ, LOPĀMUDRĀ, APĀLĀ…..

Quand les femmes composaient les hymnes sacrés

Le Rig Veda est un texte composé par des rishis — des voyants, des poètes, des sages. Et parmi eux, des femmes. Non pas des femmes évoquées, chantées, décrites par des hommes — mais des femmes qui ont elles-mêmes composé des hymnes, qui ont elles-mêmes eu la vision, qui ont eux-mêmes transmis.

Voici leur liste complète, telle que je l’établis dans La Civilisation des 7 Rivières : Romasâ, Lopamudrâ, Apalâ, Kadrû, Visvavarâ, Ghoshâ, Juhû, Vagambhrinî, Paulomî, Yamî, Indranî, Savitrî et Devajamî. Treize femmes rishis nommées dans le texte le plus ancien de l’humanité. Treize femmes dont la parole a été jugée digne d’être transmise, siècle après siècle, pendant plus de trois mille ans.

Ce fait simple suffit à dire l’essentiel sur la civilisation des 7 Rivières : ce n’était pas une société patriarcale au sens où nous l’entendons.

Lopāmudrā (RV 1.179) : le désir comme vérité

L’hymne 1.179 est une pièce unique dans toute la littérature ancienne. C’est un dialogue entre Lopāmudrā et son mari Agastya — l’un des rishis les plus vénérés de la tradition védique. Et c’est la femme qui parle en premier, et c’est elle qui a le dernier mot.

Lopāmudrā ouvre l’hymne ainsi, dans ma traduction :

1 – Depuis de nombreux automnes, je suis fatiguée du matin au soir à travers les Aurores qui induisent l’âge. La vieillesse détruit la beauté des corps. Que les maris maintenant s’approchent de leurs épouses.

2 – Les anciens ont servi la Vérité. Ils parlaient avec les dieux. Ensemble, ils ont proclamé les Lois. Ils n’ont pas totalement atteint la limite de la vie. Donc, que les femmes s’unissent à leurs maris.

Ce n’est pas un hymne d’adoration. Ce n’est pas une prière. C’est une revendication. Lopāmudrā dit à son mari ascète, absorbé dans ses pratiques spirituelles, que le désir est légitime, que le corps vieillit, que la vie réclame d’être vécue — et qu’elle, rishi à part entière, a le droit de le lui dire.

Le mari répond, avoue son propre désir, concède. Et le texte se termine sur cet aveu d’Agastya :

6 – Agastya, donc, désirant des enfants, creusa avec une pelle et engendra la Force. Le puissant rishi a nourri les deux couleurs, et parmi les dieux, il a obtenu la Vérité.

Ce qui est remarquable, c’est que l’hymne est attribué conjointement aux deux rishis — Lopāmudrā et Agastya. La femme et le mari, co-auteurs d’un même texte sacré. Ce n’est pas de la condescendance. C’est de la parité.

Apālā (RV 8.91) : la jeune fille qui trouve le soma

L’hymne 8.91 est attribué à Apālā ātreyī — une jeune femme, manifestement non mariée, qui trouve du soma dans la nature et l’offre à Indra.

1 – Une jeune fille, en sortant, a trouvé le soma. Elle a dit, en l’apportant à la maison : « Il faut que je te presse, pour Indra. Il faut que je te presse pour le puissant. »

2 – « Ce petit homme va de maison en maison, brillant. Bois celui qui a été pressé par les mâchoires, accompagné de grain, de gâteau, de bouillie, et de mantras. »

Ce qui suit est saisissant. Apālā demande à Indra — la force intérieure par excellence — trois choses : que les cheveux de son père repoussent, que les terres deviennent fertiles, et que son propre désir soit satisfait.

5 – « Indra, fais pousser ces trois plus hautes demandes : la tête de mon papa, les sols fertiles et mon petit dans mon ventre. »

7 – « Dans le moyeu du char, dans l’utérus de la mère, dans les harnais de l’attelage, Ô Toi qui as cent intentions, tu as purifié trois fois Apâlâ et lui as donné une peau aussi brillante que le Soleil. »

Apālā n’est pas une figure soumise. C’est une femme qui négocie directement avec la force divine, qui exprime ses désirs sans détour — la fertilité du père, de la terre, et d’elle-même. Et c’est elle, pas un prêtre, qui presse le soma. Dans la civilisation des 7 Rivières, l’accès au rituel le plus sacré n’est pas réservé aux hommes.

Ghoṣā (RV 10.39-40) : la fille du roi qui chante seule

Ghoṣā Kākṣīvatī est l’auteure de deux hymnes aux Ashvins — les dieux guérisseurs, les médecins divins. Elle s’identifie elle-même dans le texte, ce qui est rare.

6 – C’est moi qui vous ai invoqué. Écoutez-moi, Ô Ashvins, comme les parents d’un fils, hautement honorés, renforcez-moi. Je suis sans ami, ignorante, sans lien de sang, miséreux, faites-moi surmonter ces malheurs.

Et dans l’hymne 10.40 :

5 – Vous tournez autour de nous, Ô Ashvins, Ghoshâ la fille d’un roi, dit : je vous demande : soyez là pour moi le jour et la nuit. Seriez-vous compétents comme un cocher pour son Cheval rapide ?

La tradition raconte que Ghoṣā était atteinte d’une maladie chronique qui l’avait maintenue célibataire jusqu’à un âge avancé. Ses hymnes aux Ashvins — les guérisseurs — lui auraient valu la guérison et un mari. Ce qui importe ici n’est pas l’anecdote. C’est que cette femme, malade, isolée, sans famille proche, a composé des hymnes considérés comme suffisamment puissants pour entrer dans le canon védique. Sa souffrance même est devenue rishi — voyante.

Ce que ça change

Dans La Civilisation des 7 Rivières, j’insiste sur ce point : cette civilisation ne pouvait pas être machiste. L’homme et la femme offraient le sacrifice ensemble. Les femmes buvaient le soma comme les hommes. Elles n’étaient pas reléguées aux tâches domestiques, ni considérées comme secondaires. Le Rig Veda le dit lui-même, sans ambiguïté :

5.61.6 – Et une femme est plus digne de confiance qu’un homme, s’il ne suit pas les dieux et est égoïste.

10.159.2 – Je suis la Lumière, je suis le chef, je suis le puissant décideur. Mon mari, que j’ai conquis, doit suivre mon intention en obéissant.

Ces treize femmes rishis ne sont pas une anomalie. Elles sont la signature d’une civilisation qui, bien avant nos débats contemporains sur l’égalité, avait compris que la Vérité — la ṛta — n’a pas de genre.