Il y a dans le mythe d’Indra quelque chose qui résonne avec une force particulière dans notre époque de mobilisations collectives, de printemps arabes, de mouvements climatiques, de révoltes sociales qui surgissent partout sur la planète avec une soudaineté et une intensité qui surprennent même leurs acteurs : c’est la foudre. Le Vajra d’Indra ne frappe pas lentement, ne négocie pas, ne s’annonce pas longtemps à l’avance. Il frappe quand les conditions sont réunies, quand l’obstruction de Vritra est devenue insupportable, quand l’énergie accumulée dans la communauté atteint le point où elle doit se libérer ou se corrompre. Et quand il frappe, les eaux se précipitent, les rivières débordent, le monde se transforme en quelques instants de façon que des années de patience n’avaient pas réussi à produire.
Ce rythme du changement social, fait de longues périodes d’accumulation silencieuse suivies d’explosions soudaines et transformatrices, est précisément ce que les sciences sociales contemporaines peinent à théoriser et que les mouvements sociaux eux-mêmes peinent à comprendre de l’intérieur. Pourquoi maintenant ? Pourquoi pas avant ? Pourquoi cette étincelle et pas une autre ? Ces questions, que les sociologues posent après chaque grand mouvement social, trouvent dans le mythe d’Indra une réponse qui n’est pas une explication causale au sens scientifique du terme, mais une image juste de la logique qui préside à ces ruptures : Vritra a retenu les eaux trop longtemps, la pression est devenue insoutenable, et Indra a frappé.
Mais avant de développer ce parallèle, il faut comprendre ce qu’Indra est vraiment dans les hymnes, au-delà de l’image simpliste du dieu guerrier qui casse des choses. Indra est la force qui libère ce qui était retenu. Il est l’énergie collective d’une communauté qui a décidé que l’obstruction ne peut plus durer. Il ne combat pas seul : les Maruts l’accompagnent, les rishis le soutiennent par leurs hymnes, la communauté entière lui donne sa force en buvant le soma et en participant au sacrifice. La victoire d’Indra sur Vritra est toujours une victoire collective, même si elle s’exprime à travers un geste qui semble individuel ou ponctuel. Et c’est précisément ce que les grands mouvements sociaux ont en commun : une énergie collective accumulée sur des années ou des décennies, qui se cristallise en un moment de rupture qui semble soudain mais qui est en réalité le résultat d’une longue maturation invisible.
Les mouvements sociaux contemporains les plus puissants ressemblent à Indra en ceci qu’ils n’ont pas de centre unique, pas de chef charismatique qui concentre en lui toute l’énergie du mouvement, pas de programme idéologique rigide qui définirait à l’avance les contours de la transformation cherchée. Le mouvement des Gilets jaunes en France, le mouvement Black Lives Matter aux États-Unis, les mobilisations climatiques de Fridays for Future, les révolutions du printemps arabe : tous ces mouvements ont émergé de façon rhizomique, distribuée, décentralisée, portés par des millions d’individus qui partageaient une même indignation face à une même obstruction sans avoir besoin d’une structure hiérarchique pour coordonner leur action. Cette forme d’organisation spontanée et distribuée est structurellement indrable : elle correspond à la façon dont Indra combat, entouré des Maruts qui sont ses alliés sans être ses subordonnés, soutenu par une communauté qui lui donne sa force sans se dissoudre en lui.
Il y a cependant dans le mythe d’Indra une nuance que les mouvements sociaux contemporains ont souvent du mal à intégrer : la distinction entre terrasser Vritra et construire l’après. Indra est extraordinairement efficace pour libérer les eaux retenues. Il l’est beaucoup moins pour organiser ce que les eaux libérées vont arroser. Dans les hymnes, la victoire d’Indra sur Vritra est suivie d’une abondance explosive, d’un débordement de ce qui était comprimé, mais le travail de construction de ce qui vient après n’est pas l’œuvre d’Indra. C’est l’œuvre des autres dieux, de Varuna qui maintient l’ordre, de Mitra qui tisse les liens, de Sarasvatî qui irrigue la connaissance, de toute une écologie divine qui prend en charge la vie après la rupture.
Cette distinction est cruciale pour comprendre les limites et les forces des mouvements sociaux contemporains. Un mouvement social est indrable dans sa phase de rupture : il sait mobiliser l’énergie collective pour terrasser l’obstruction, pour dire non à ce qui n’est plus supportable, pour ouvrir l’espace que Vritra fermait. Il est souvent beaucoup moins efficace dans sa phase constructive : une fois l’obstruction levée, une fois l’espace ouvert, il faut construire quelque chose dans cet espace, et c’est un travail qui requiert des qualités différentes de celles qui font la puissance d’un mouvement social. La patience de Varuna, la fidélité de Mitra, la sagesse de Sarasvatî : autant de qualités qui ne sont pas naturellement présentes dans la foudre d’Indra.
Ce que le mythe d’Indra nous dit sur les conditions de la victoire des mouvements sociaux est particulièrement instructif. Dans les hymnes, Indra n’est pas simplement en colère. Il est alimenté par le soma, c’est-à-dire par une expérience de la Vérité qui donne à son combat une direction et un sens. Sa foudre ne frappe pas au hasard. Elle frappe Vritra, précisément, parce que Vritra est identifié comme l’obstruction spécifique que la communauté a besoin de lever pour que les eaux puissent couler à nouveau. Cette précision dans la cible est ce qui distingue la force libératrice d’Indra de la violence aveugle : il sait ce qu’il combat et pourquoi, parce que la communauté a une vision claire de ce que les eaux libérées devront nourrir.
Les mouvements sociaux qui réussissent à transformer durablement les sociétés partagent cette caractéristique : ils ne sont pas seulement contre quelque chose. Ils sont pour quelque chose, et ce quelque chose est suffisamment précis et suffisamment partagé pour donner une direction à l’énergie collective. Le mouvement des droits civiques aux États-Unis savait ce que la libération des eaux devait nourrir : l’égalité civile et politique des Afro-Américains. Le mouvement syndical du début du vingtième siècle savait ce qu’il voulait construire dans l’espace ouvert par ses luttes : des droits du travail, des protections sociales, une redistribution des richesses. Ces mouvements avaient leur Varuna et leur Mitra, pas seulement leur Indra.
La question que le mythe d’Indra pose aux mouvements sociaux contemporains est donc celle-ci : avez-vous une vision suffisamment claire de ce que vous voulez construire dans l’espace que vous ouvrez ? Avez-vous, au-delà de l’énergie de la rupture, la sagesse de l’après ? Avez-vous, à côté de votre Indra, votre Varuna et votre Mitra ? Ce n’est pas une critique des mouvements sociaux. C’est une invitation à reconnaître que la foudre qui terrasse Vritra et la sagesse qui construit l’après sont deux formes d’énergie différentes, toutes deux nécessaires, et que les mouvements qui réussissent à les combiner sont ceux qui changent durablement le monde.
Il y a enfin dans le mythe d’Indra une dimension que nous n’avons pas encore mentionnée et qui est peut-être la plus importante pour penser les mouvements sociaux contemporains : la question du soma. Indra boit le soma avant de combattre. Cette précision n’est pas anecdotique. Elle dit que la force qui terrasse Vritra n’est pas simplement la colère ou l’indignation, aussi légitimes soient-elles. C’est une force alimentée par l’expérience de la Vérité, par une vision directe de ce qui est et de ce qui devrait être. Le soma dissout les constructions égotiques qui font que l’on combat pour ses propres intérêts plutôt que pour le bien commun, que l’on cherche à prendre la place de Vritra plutôt qu’à libérer les eaux pour tous.
Les mouvements sociaux qui perdent cette dimension, qui se laissent capturer par les égos de leurs leaders, par les logiques de pouvoir internes, par la tentation de reproduire les structures de domination qu’ils combattaient, perdent quelque chose d’essentiel à leur capacité transformatrice. Ils deviennent des Indra sans soma : puissants, mais frappant dans toutes les directions, incapables de distinguer ce qui mérite d’être libéré de ce qui mérite d’être préservé. Le soma d’un mouvement social, c’est sa capacité à rester en contact avec la Vérité fondamentale qui l’a mis en mouvement, avec la vision claire de ce qui est injuste et de ce qui serait juste, malgré les pressions, les compromis et les tentations qui accompagnent inévitablement tout mouvement qui prend de l’ampleur.

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