Il y a un moment particulier dans l’histoire de l’éducation humaine qui mérite d’être examiné attentivement, parce qu’il dit quelque chose de fondamental sur ce que nous sommes en train de perdre et ce que nous croyons gagner : le moment où une civilisation décide de confier son savoir à un support externe plutôt qu’à des corps humains vivants. Ce moment s’est produit une première fois avec l’invention de l’écriture, qui a permis de stocker des quantités d’information bien au-delà de ce que la mémoire humaine peut porter, mais qui a aussi commencé à externaliser ce que les sociétés orales portaient en elles. Il se produit aujourd’hui une deuxième fois, de façon incomparablement plus radicale, avec la révolution numérique et l’éducation en ligne, qui promettent un accès universel au savoir de l’humanité depuis n’importe quel endroit du globe, à n’importe quel moment, pour un coût proche de zéro.
La promesse est magnifique. Et elle est en partie tenue : l’accès à l’information a été démocratisé d’une façon qui aurait semblé miraculeuse à n’importe quelle génération précédente. Un enfant dans un village reculé du Sahel peut aujourd’hui accéder aux mêmes ressources pédagogiques qu’un élève d’une école privée new-yorkaise, si tant est qu’il dispose d’une connexion internet et d’un appareil numérique. Les MOOC, ces cours en ligne ouverts et massifs, permettent à des millions de personnes d’accéder à des enseignements universitaires de qualité sans se déplacer et sans payer des frais de scolarité prohibitifs. Les plateformes d’apprentissage adaptatives utilisent l’intelligence artificielle pour personnaliser le parcours de chaque apprenant en fonction de ses progrès et de ses lacunes. Tout cela est réel, utile, et dans certains contextes transformateur.
Mais la tradition védique de la transmission orale, avec ses millénaires de réflexion pratique sur ce qui se transmet et ce qui ne se transmet pas, nous invite à poser une question que l’enthousiasme technologique tend à esquiver : qu’est-ce que l’éducation numérique ne peut pas transmettre, quoi qu’elle fasse, aussi sophistiquées que soient ses algorithmes et aussi immersives que soient ses interfaces ?
La réponse védique est claire et s’appuie sur des millénaires d’expérience : ce qui ne se transmet pas par voie numérique, c’est ce qui ne se transmet que par la présence vivante d’un être humain à un autre être humain. Ce n’est pas une question de contenu. Un cours magistral peut être filmé et diffusé en ligne avec une fidélité parfaite à son contenu informationnel. Ce qui ne peut pas être transmis, c’est la qualité de présence du maître, cette façon particulière d’être là qui dit quelque chose sur ce qu’il est, pas seulement sur ce qu’il sait. C’est le regard qu’il pose sur l’élève et qui dit je te vois, tu existes, ta question a de la valeur. C’est la façon dont son corps entier est engagé dans ce qu’il enseigne, dont sa voix porte non seulement les mots mais l’intention et l’énergie qui les anime. C’est la transmission non verbale, non consciente, de ce que les neuroscientifiques appellent maintenant les neurones miroirs : l’apprentissage par résonance, par imitation inconsciente, par contagion de l’état intérieur.
Dans la tradition védique, cette transmission par présence vivante était non seulement reconnue mais considérée comme l’essence même de l’enseignement. Le Gurukula, la maison du maître, était organisé autour d’un principe simple et radical : l’élève vit avec le maître, partage sa vie quotidienne, observe sa façon d’être en toutes circonstances, et reçoit l’enseignement dans ce cadre d’immersion totale. Ce n’était pas l’efficacité pédagogique qui justifiait cette organisation. C’était la reconnaissance que ce qui vaut vraiment la peine d’être transmis ne peut pas être transmis autrement : la sagesse, la façon d’habiter sa vie, la qualité de présence à soi-même et au monde, la capacité à voir clairement et à agir justement.
La sruti, le texte entendu, était l’opposé exact du texte lu en silence sur un écran. Elle requérait une présence totale, une écoute qui engageait non seulement l’intelligence mais la totalité de l’être. Et elle produisait un type de connaissance que les textes écrits ou numériques ne peuvent pas produire : une connaissance incarnée, intégrée dans la chair et dans le souffle, présente dans la façon de respirer et de marcher autant que dans la façon de penser. C’est ce que les Grecs appelaient la paideia, formation de l’être plutôt que simple instruction de l’intellect, et c’est ce que l’éducation numérique, dans sa forme actuelle, ne peut pas offrir.
Il y a dans la recherche contemporaine en neurosciences de l’éducation des données qui confirment ce que la tradition védique savait par expérience. Les études sur l’apprentissage montrent que la rétention à long terme et la capacité de transfert des connaissances, c’est-à-dire la capacité à appliquer ce qu’on a appris dans des situations nouvelles, sont significativement plus élevées dans les contextes d’apprentissage en présence que dans les contextes d’apprentissage en ligne, même quand le contenu est strictement identique. Les interactions sociales qui accompagnent l’apprentissage en présence, les questions spontanées, les discussions informelles, les moments de confusion partagée et de compréhension collective, produisent des apprentissages plus profonds et plus durables que la consommation solitaire de contenus numériques, aussi bien conçus soient-ils.
Mais la question va plus loin que l’efficacité pédagogique mesurée en rétention et en transfert. Elle touche à la nature même de ce que l’éducation est censée produire. Si l’éducation est conçue comme la transmission d’informations et de compétences, alors l’éducation numérique est potentiellement aussi bonne, voire meilleure que l’éducation en présence dans certains domaines. Si l’éducation est conçue comme la formation de personnes capables de penser clairement, d’agir justement, de vivre en relation authentique avec les autres et avec eux-mêmes, alors l’éducation numérique est structurellement insuffisante, non pas parce qu’elle est mal conçue, mais parce que cette formation requiert précisément ce qu’elle ne peut pas offrir : la présence vivante d’un être humain qui incarne ce qu’il enseigne.
La crise de l’éducation contemporaine est révélatrice de cette confusion. Nous avons des systèmes éducatifs extraordinairement efficaces pour transmettre des informations et certifier des compétences techniques. Nous produisons des diplômés qui savent beaucoup de choses et savent faire beaucoup de choses. Et nous constatons en même temps une érosion de la capacité à penser de façon critique et créative, une difficulté croissante à gérer la complexité et l’incertitude, une fragilité psychologique et relationnelle qui contraste avec le niveau de compétences techniques. Ces symptômes ne sont pas des accidents. Ils reflètent un système éducatif qui a optimisé la transmission d’information au détriment de la formation de l’être, qui a remplacé la relation maître-élève par la consommation de contenu, qui a oublié que l’éducation au sens profond du terme n’est pas l’instruction mais la transformation.
L’éducation numérique, dans sa forme actuelle, aggrave cette tendance plutôt qu’elle ne la corrige. Elle est extraordinairement efficace pour la transmission d’information et l’acquisition de compétences techniques. Elle est structurellement incapable de produire la transformation de l’être que la tradition védique plaçait au cœur de toute éducation digne de ce nom. Non pas parce que les algorithmes ne sont pas assez sophistiqués ou les interfaces pas assez immersives. Mais parce que la transformation de l’être requiert la présence de l’autre, la friction du réel, la relation dans sa dimension irréductiblement humaine et incarnée.
Ce que la transmission orale védique nous enseigne pour penser l’éducation numérique n’est pas un rejet de la technologie. C’est une clarification des priorités. La technologie numérique peut être un outil précieux pour démocratiser l’accès à l’information, pour enrichir et diversifier les ressources pédagogiques, pour permettre des formes d’apprentissage qui n’étaient pas possibles auparavant. Mais elle ne peut pas être le cœur de l’éducation. Le cœur de l’éducation, dans la vision védique comme dans la meilleure tradition pédagogique de toutes les cultures, c’est la rencontre entre un être qui sait et un être qui cherche à savoir, dans la présence, dans le temps, dans la relation qui transforme les deux. Cette rencontre est irremplaçable. Et c’est peut-être la chose la plus urgente que nos systèmes éducatifs ont besoin de protéger et de cultiver, à l’heure où la tentation de tout numériser est plus forte que jamais.

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