A glowing ethereal woman figure composed of stars and cosmic light, surrounded by galaxies and nebulae.

Aditi et la Crise du Féminisme Contemporain

Il y a dans le panthéon védique une figure qui pourrait sembler à première vue étrangère au débat féministe contemporain, et qui est pourtant peut-être la plus radicale de toutes dans ce qu’elle dit sur la nature du féminin et sur la relation entre le masculin et le féminin dans la structure même du cosmos : Aditi. Nous lui avons consacré un article dans lequel nous avons exploré sa nature d’infini maternel, de matrice première de toute existence, de mère de tous les dieux. Mais Aditi mérite d’être revisitée sous l’angle spécifique du féminisme contemporain, parce que ce qu’elle représente dit quelque chose que le féminisme contemporain, dans sa majorité, n’a pas encore pleinement intégré et dont l’absence explique peut-être certaines de ses limites et de ses crises internes.

Le féminisme contemporain est traversé par des tensions profondes qui le fragilisent sans pour autant entamer la légitimité de ses combats fondamentaux. Ces tensions sont réelles et importantes : entre le féminisme libéral qui cherche l’égalité dans les institutions existantes et le féminisme radical qui remet en question ces institutions elles-mêmes, entre le féminisme intersectionnel qui articule genre, race et classe et les féminismes plus traditionnels qui s’en tiennent au genre comme catégorie principale, entre les féminismes du Nord global et ceux du Sud global dont les priorités et les contextes diffèrent profondément, entre les féminismes qui défendent les droits des femmes trans et ceux qui s’y opposent au nom d’une définition biologique du féminin. Ces tensions ne sont pas de simples querelles de chapelle. Elles reflètent des désaccords profonds sur ce qu’est le féminin, sur ce que signifie l’égalité, et sur les voies qui mènent à l’émancipation.

Aditi n’offre pas de réponse à ces questions dans le sens où elle arbitrerait entre les différentes positions. Ce qu’elle offre est quelque chose de plus fondamental : un cadre dans lequel ces questions peuvent être posées différemment. Son nom, rappelons-le, signifie l’illimitée, celle qui n’est pas liée, celle qui précède toute limite et toute définition. Aditi est la Mère de tous les dieux, ce qui signifie dans la cosmologie védique qu’elle est antérieure à toutes les distinctions, à toutes les hiérarchies, à tous les attributs particuliers. Les dieux, avec leurs pouvoirs et leurs fonctions bien définis, sont nés d’elle. Elle les contient tous sans se réduire à aucun d’eux. Elle est l’infini dont le fini est la manifestation partielle.

Ce que cette vision dit sur le féminin est d’une radicalité que le féminisme contemporain n’a pas encore pleinement explorée. Dans la plupart des traditions philosophiques et religieuses qui ont suivi le védisme, le principe ultime, l’Absolu, a été conceptualisé comme masculin : le Père, le Dieu créateur, le Logos, le Principe actif. Le féminin a été soit secondarisé, soit associé à la matière passive, à la nature à dominer, à ce qui reçoit plutôt qu’à ce qui crée. Le féminisme a réagi à cette subordination en cherchant soit à affirmer l’égale capacité des femmes à exercer des rôles traditionnellement masculins, soit à valoriser un féminin spécifique, une façon d’être au monde, de prendre soin, de relier, qui aurait été marginalisée par la culture patriarcale.

Aditi propose quelque chose de radicalement différent de ces deux approches. Elle ne dit pas que le féminin est égal au masculin. Elle dit que le féminin est antérieur au masculin, qu’il le précède et le contient. Elle ne dit pas que les femmes peuvent faire ce que font les hommes. Elle dit que la source de toute existence, la matrice dont tout émerge, est féminine au sens le plus cosmologique du terme. Ce n’est pas une revendication d’égalité. C’est une affirmation d’antériorité et de primauté ontologique, qui ne dévalorise pas le masculin mais le replace dans son contexte : une manifestation particulière d’une réalité plus fondamentale qui est féminine.

Cette vision a des implications qui dépassent largement le cadre du débat sur les droits et les représentations. Elle dit quelque chose sur la structure même de la réalité : que l’infini, l’illimité, ce qui ne peut pas être contenu dans des catégories ou des définitions, est féminin. Et que toutes les formes particulières que prend l’existence, tous les dieux avec leurs attributs précis, tous les êtres avec leurs identités définies, émergent de cet infini féminin comme des îles émergent de l’océan. Cette métaphore de l’océan est précisément celle que le Rig Veda utilise pour décrire Varuna, le compagnon d’Aditi : l’océan infini dans lequel tout baigne. Aditi est la mère de Varuna. L’infini maternel précède et contient l’infini paternel.

Ce que le féminisme contemporain pourrait apprendre d’Aditi, c’est peut-être d’abord ceci : que la lutte pour l’égalité, aussi légitime et nécessaire qu’elle soit dans le contexte des injustices concrètes que les femmes subissent dans toutes les sociétés, n’épuise pas la question du féminin. L’égalité est une revendication qui opère à l’intérieur du cadre existant, qui demande aux institutions et aux individus de traiter les femmes de la même façon que les hommes dans les domaines où cette équité est due. Mais elle ne questionne pas le cadre lui-même, elle ne demande pas si le cadre dans lequel l’égalité est revendiquée est lui-même structuré par des valeurs qui sont fondamentalement masculines au sens où elles valorisent la compétition, l’accumulation, la domination, la séparation.

Aditi questionne ce cadre. Elle dit que le principe fondamental de l’existence n’est pas la compétition mais la contenance, pas l’accumulation mais la générosité, pas la domination mais l’accueil, pas la séparation mais l’unité. Et elle dit que ce principe est féminin, non pas au sens où il serait l’apanage des femmes biologiques, mais au sens où il représente une qualité de l’être que les cultures patriarcales ont systématiquement marginalisée et dévalorisée au profit de ses opposés.

Il y a dans la crise du féminisme contemporain quelque chose qui ressemble à la tension entre ces deux niveaux. Le féminisme de l’égalité opère au premier niveau : il demande que les femmes aient accès aux mêmes droits, aux mêmes ressources, aux mêmes opportunités que les hommes dans le cadre existant. Le féminisme radical opère au second niveau : il demande si ce cadre lui-même doit être transformé, si une société vraiment égalitaire ne devrait pas valoriser différemment les qualités que la culture patriarcale a associées au féminin, c’est-à-dire le soin, la relation, la vulnérabilité, l’interdépendance. Aditi suggère que ce second niveau est le plus fondamental, et que le premier, sans le second, risque de produire des femmes qui réussissent dans un système dont les valeurs fondamentales restent celles que le patriarcat a imposées.

Mais Aditi nous dit aussi quelque chose d’important sur la façon dont ce second niveau de transformation peut être abordé. Elle n’est pas une déesse de la révolte ou de la conquête. Elle n’arrache pas le pouvoir aux dieux masculins. Elle le précède. Elle le contient. Sa primauté n’est pas le résultat d’un combat mais d’une réalité ontologique : elle est ce qu’elle est avant que quoi que ce soit d’autre existe. Cette façon d’être radicalement féminine sans avoir besoin de combattre le masculin, de le précéder sans l’exclure, de le contenir sans l’écraser, est peut-être la leçon la plus subtile et la plus difficile qu’Aditi offre au féminisme contemporain.

Dans la civilisation des 7 Rivières, cette vision d’Aditi se traduisait dans une organisation sociale dans laquelle le féminin n’avait pas besoin de se battre pour sa place parce que sa place était reconnue comme fondamentale. Les femmes composaient des hymnes sacrés, buvaient le soma, participaient aux sacrifices, occupaient des rôles de direction dans certaines régions. Pas parce qu’elles avaient conquis ces droits contre une résistance masculine, mais parce que la vision du monde qui sous-tendait cette civilisation reconnaissait le féminin comme fondamental et indispensable à tous les niveaux de la vie collective. Cette reconnaissance n’était pas le fruit d’une lutte. Elle était le fruit d’une vision du réel dans laquelle Aditi, la mère infinie, précédait et contenait tous les dieux.

Ce que le féminisme contemporain pourrait tirer de cette vision n’est pas une utopie à recréer telle quelle. C’est une orientation : la transformation la plus profonde et la plus durable n’est pas celle qui se bat pour l’égalité à l’intérieur d’un système dont les valeurs fondamentales restent inchangées, mais celle qui transforme le système lui-même en retrouvant la primauté d’Aditi, en remettant au centre de la vision collective ces qualités que l’infini maternel incarne : la contenance, la générosité, l’accueil, l’interdépendance, l’antériorité du lien sur la séparation. C’est une révolution plus profonde que celle de l’égalité. Et c’est peut-être la seule qui puisse vraiment tenir.


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