
Il y a dans le panthéon védique un dieu dont le nom est peut-être le plus universel de tous, le plus immédiatement compréhensible à une oreille moderne, le plus directement lié à une expérience que tout être humain connaît et dont tout être humain a besoin : Mitra. Son nom signifie ami, et il est la même racine que le mot persan mithra, que le latin amicus par voie indo-européenne, que des dizaines de mots dans des dizaines de langues qui disent tous la même chose : ce lien particulier entre deux êtres qui se reconnaissent, se font confiance, se soutiennent et se choisissent librement. Mitra est le dieu de ce lien. Il est la force cosmique qui maintient les relations authentiques entre les êtres, qui garantit que la parole donnée entre amis tient, que la confiance accordée n’est pas trahie, que le lien qui unit est réel et non pas simulé.
Dans les hymnes, Mitra est toujours associé à Varuna, son compagnon inséparable. Nous avons examiné cette relation dans l’article sur Varuna, mais il faut y revenir ici sous l’angle de Mitra spécifiquement. Varuna est la conscience qui voit tout, qui pénètre les apparences et perçoit la Vérité dans chaque acte et chaque intention. Mitra est l’amitié qui rend possible la confiance entre des êtres qui ne peuvent pas tout voir l’un de l’autre. Varuna garantit la réalité de ce qui est. Mitra garantit la qualité du lien entre ceux qui sont. Ensemble, ils couvrent les deux dimensions indissociables de toute relation authentique : la Vérité et la confiance.
Ce que Mitra représente dans la cosmologie védique est d’une précision remarquable. Il n’est pas le dieu de l’amour romantique, ni le dieu de la fraternité universelle abstraite. Il est le dieu du contrat librement consenti entre des égaux qui se reconnaissent mutuellement. La racine de son nom, qui est aussi la racine du mot latin pax dans certaines étymologies proposées, désigne quelque chose comme un accord de réciprocité, une reconnaissance mutuelle qui crée une obligation réciproque. Être l’ami de quelqu’un au sens védique de Mitra, c’est entrer dans une relation de réciprocité réelle, dans laquelle chacun est à la fois donneur et receveur, protecteur et protégé, témoin et témoigné.
Cette précision conceptuelle contraste fortement avec la façon dont notre époque utilise le mot ami. Sur les réseaux sociaux, le mot ami a été vidé de son sens au point de devenir presque son contraire. On parle d’amis sur Facebook pour désigner des personnes dont on a accepté la demande de connexion, qui peuvent être des inconnus complets, des relations professionnelles distantes, des personnes que l’on a rencontrées une fois dans un contexte quelconque. On parle de followers sur Instagram pour désigner des personnes qui regardent ce que l’on publie sans nécessairement qu’il y ait de relation réciproque, sans que l’on sache rien d’elles, sans engagement d’aucune sorte. Ces mots, qui prétendent désigner des formes de liens sociaux, désignent en réalité quelque chose de radicalement différent : des connections, des flux d’information, des audiences, tout sauf ce que Mitra garantissait.
La différence entre une connection et un lien réel est fondamentale et mérite d’être nommée clairement. Une connection est une relation d’accès : j’ai accès à ce que tu publies, tu as accès à ce que je publie. Elle ne crée pas d’obligation, pas de réciprocité, pas d’engagement. Elle peut être rompue d’un clic sans conséquence pour aucune des deux parties. Elle ne requiert pas que l’on se connaisse vraiment, que l’on ait partagé des expériences, que l’on ait été présent l’un pour l’autre dans des moments difficiles. Un lien réel au sens de Mitra est quelque chose de fondamentalement différent : c’est une relation qui a été forgée dans le temps, éprouvée dans les circonstances difficiles, nourrie par une réciprocité constante, maintenue vivante par des actes concrets de présence et de soutien. Un tel lien ne se rompt pas d’un clic. Il demande un effort réel à maintenir et un coût réel à rompre.
La recherche en psychologie sociale est sans ambiguïté sur les conséquences de cette confusion. Robin Dunbar, l’anthropologue qui a étudié les limites cognitives des réseaux sociaux humains, a montré que le cerveau humain est capable de maintenir des relations authentiques avec un nombre limité de personnes : environ cinq relations intimes, quinze relations proches, cent cinquante relations stables. Ces chiffres n’ont pas changé avec les réseaux sociaux. Ce qui a changé, c’est que nous passons maintenant une part considérable de notre temps social dans des interactions avec des centaines ou des milliers de personnes sur les plateformes numériques, au détriment du temps disponible pour les cinq, les quinze et les cent cinquante vrais. Le résultat est une épidémie de solitude dans des sociétés hyperconnectées : jamais autant de liens, jamais aussi peu de Mitra.
Les études sur la solitude et l’isolement social dans les pays développés sont alarmantes. Selon des enquêtes menées aux États-Unis, en Grande-Bretagne et dans d’autres pays européens, une proportion croissante de la population déclare n’avoir personne à qui parler dans les moments difficiles, ne pas avoir d’ami proche, se sentir profondément seule malgré une activité intense sur les réseaux sociaux. Ces données correspondent à quelque chose que la vision védique de Mitra permet de comprendre : la multiplication des connections n’augmente pas le nombre de liens réels. Elle peut même le diminuer, en saturant le temps et l’attention disponibles pour les relations authentiques avec une activité sociale de substitution qui donne l’impression du lien sans en avoir la substance.
Il y a dans les hymnes védiques une description de ce que Mitra garantit qui mérite d’être examinée de près. Mitra est celui qui unit les hommes, dit l’hymne 3.59. Cette formulation est d’une précision remarquable : Mitra ne connecte pas les hommes. Il les unit. L’union implique quelque chose de plus profond que la connection : elle implique que deux êtres qui s’unissent deviennent, dans une certaine mesure, plus qu’ils n’étaient séparément, que le lien entre eux est constitutif de ce qu’ils sont et non pas simplement fonctionnel. C’est exactement ce que l’amitié véritable fait : elle nous change, elle nous révèle à nous-mêmes, elle nous permet de devenir quelque chose que nous n’aurions pas pu devenir seuls. Aucun algorithme de réseau social n’a jamais produit cela.
Ce que Mitra nous dit sur les réseaux sociaux n’est pas une condamnation de la technologie. Les réseaux sociaux ont des usages légitimes et précieux : maintenir le contact avec des personnes éloignées géographiquement, coordonner des actions collectives, diffuser des informations, créer des communautés d’intérêt. Mais ils ne peuvent pas remplacer Mitra. Ils ne peuvent pas produire ce que seule une relation incarnée, régulière, réciproque, éprouvée dans le temps peut produire : la confiance profonde, la présence réelle, ce sentiment d’être connu et accepté par quelqu’un qui vous voit tel que vous êtes et non tel que vous vous présentez.
La civilisation des 7 Rivières avait Mitra parce qu’elle avait les conditions dans lesquelles Mitra peut exister : des communautés stables, des pratiques collectives régulières, une vie sociale centrée sur la présence physique et l’interaction directe, une valeur accordée à la réciprocité et à la parole donnée. Ces conditions se sont raréfiées dans nos sociétés, bien avant l’apparition des réseaux sociaux. La mobilité géographique, l’individualisation, la concurrence économique qui transforme les relations en opportunités ont fragilisé les conditions de Mitra bien avant que Facebook n’arrive pour occuper l’espace libéré.
Les réseaux sociaux n’ont pas créé la crise du lien. Ils l’ont amplifiée et rendue confortable, en offrant une simulation de présence sociale qui atténue le symptôme sans traiter la cause. La cause est plus profonde : c’est la perte des pratiques et des espaces qui permettent à Mitra d’exister, ces moments de présence partagée, de vulnérabilité réciproque, d’engagement concret l’un envers l’autre, sans lesquels l’amitié au sens védique reste un idéal sans corps. Retrouver Mitra, ce n’est pas se déconnecter des réseaux sociaux. C’est recréer les conditions dans lesquelles le lien réel peut naître et durer : le temps, la présence, la réciprocité, et cette qualité particulière d’attention à l’autre qui reconnaît en lui, comme le disait Aryaman, une manifestation du même Brahman dont on est soi-même une expression.
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