Indra, Dieu qui Libère les Eaux — L’Eau dans un Monde qui s’Assèche

Indra

Il y a dans le Rig Veda un récit qui revient sous des dizaines de formes différentes, dans des dizaines d’hymnes appartenant à des mandalas et des époques différentes, avec une insistance qui dit son importance fondamentale : le combat d’Indra contre Vritra. Indra, armé de sa foudre, terrasse le dragon Vritra qui retenait les eaux captives, et les eaux se libèrent, coulent enfin, fertilisent la terre, donnent la vie. Ce récit a été interprété de mille façons : comme un mythe météorologique décrivant l’orage qui apporte la pluie, comme une allégorie spirituelle de l’éveil de la conscience, comme un récit historique codé décrivant des conflits entre peuples. Toutes ces lectures ont leur part de vérité. Mais il y en a une quatrième, que notre époque rend soudainement urgente et concrète : le combat d’Indra contre Vritra est aussi une description de la façon dont les civilisations survivent ou périssent selon qu’elles savent libérer l’eau ou la laisser s’épuiser.

Vritra signifie celui qui couvre, qui obstrue, qui retient. Dans le contexte du mythe des eaux, Vritra est la sécheresse, l’obstruction du cycle de l’eau, la force qui empêche les rivières de couler, les pluies de tomber, la vie de se renouveler. Son nom est d’une précision remarquable : il ne détruit pas l’eau. Il la retient. Il la couvre. Il l’empêche de circuler. Et c’est précisément cette obstruction de la circulation qui est mortelle pour une civilisation agraire. L’eau est là, quelque part, dans les nuages, dans les glaciers, dans les nappes souterraines. Mais elle ne coule pas. Elle ne descend pas. Elle ne fertilise pas. Vritra la tient prisonnière, et tant qu’il vit, la terre se dessèche et la vie recule.

Indra est la force qui brise cette obstruction. Sa foudre n’est pas une arme de destruction massive. C’est un instrument de libération. Elle brise la digue, elle ouvre le barrage, elle fend la montagne pour laisser passer ce qui était retenu. Et quand Vritra tombe, les eaux se précipitent, les rivières débordent, la pluie tombe, les champs verdissent. C’est une image d’une puissance et d’une actualité extraordinaires. Parce que ce que les rishis védiques décrivaient il y a six mille ans sous forme mythologique, nous en vivons aujourd’hui une version très concrète et très alarmante : un monde dans lequel Vritra, sous la forme du réchauffement climatique, de la déforestation, de la sur-exploitation des nappes phréatiques et de la pollution des cours d’eau, retient de plus en plus les eaux qui auraient dû couler librement.

La civilisation des 7 Rivières a su, pendant deux millénaires, entretenir une relation avec l’eau qui était fondamentalement différente de celle que les civilisations suivantes ont développée. Nous l’avons vu dans les articles sur l’agriculture et sur les fleuves sacrés : les rivières n’étaient pas des ressources à exploiter mais des déesses à honorer, des forces cosmiques dont le flux était la condition de toute vie. Les systèmes d’irrigation que cette civilisation a développés n’étaient pas des technologies de captation et de rétention de l’eau à des fins privées. Ils étaient des façons de prolonger et de distribuer le mouvement naturel de l’eau, de participer à sa circulation plutôt que de l’interrompre. Cette distinction, entre participer au flux et l’intercepter, est au cœur de la différence entre la relation védique à l’eau et la relation que notre civilisation industrielle a développée.

Quand Vritra a vaincu, quand la grande sécheresse de 2200 à 2100 avant notre ère a frappé la civilisation des 7 Rivières, personne n’était là pour jouer le rôle d’Indra. Pas parce que les Indiens Védiques manquaient de courage ou d’intelligence. Mais parce que certaines formes de Vritra sont trop puissantes pour être vaincues par les seuls moyens humains, parce que les captures fluviales qui ont détourné les affluents de la Sarasvatî étaient des processus tectoniques dont aucune technologie humaine de l’époque ne pouvait venir à bout. La civilisation s’est adaptée, elle a migré, elle a survécu sous d’autres formes. Mais le monde qu’elle avait bâti sur les rives de la Sarasvatî a disparu avec le fleuve qui le portait.

Ce parallèle avec notre époque est difficile à éviter et difficile à regarder en face. Nous sommes en train de créer nos propres Vritra, à une échelle et à une vitesse sans précédent dans l’histoire humaine. Le réchauffement climatique modifie les régimes de précipitations, accélère la fonte des glaciers dont dépendent des milliards de personnes pour leur eau douce, perturbe les moussons qui irriguent une grande partie de l’Asie du Sud et de l’Afrique. La déforestation massive détruit les forêts qui captent l’humidité atmosphérique et régulent le cycle de l’eau à l’échelle continentale. La sur-exploitation des nappes phréatiques dans les grandes plaines agricoles du monde vide des réserves d’eau accumulées sur des millénaires en quelques décennies. La pollution des rivières et des lacs les rend inutilisables pour des populations entières. Tout cela, c’est Vritra au travail. C’est l’obstruction progressive du flux de l’eau, la retenue de ce qui devrait couler, la coagulation de ce qui devrait circuler.

Et Indra ? Où est la foudre qui pourrait briser ces nouvelles obstructions ? Les hymnes védiques nous donnent peut-être une piste, même si elle n’est pas celle que nous attendons. Dans les hymnes, Indra ne combat pas Vritra seul. Il combat avec l’aide des Maruts, les dieux du vent et de la tempête, avec l’aide des rishis qui récitent les hymnes, avec l’aide de la communauté entière réunie dans le sacrifice. La victoire sur Vritra est collective. Elle n’est pas l’exploit d’un héros individuel ou d’une technologie miracle. C’est la convergence de toutes les forces disponibles vers un but commun, animées par une vision partagée de ce que la vie exige pour continuer.

Cette vision partagée est peut-être ce qui manque le plus aujourd’hui. Nous avons les technologies, nous avons les connaissances, nous avons les moyens matériels pour commencer à répondre à la crise de l’eau qui se dessine. Ce qui manque, c’est la conscience collective que l’eau n’est pas une ressource comme les autres, que son cycle est sacré au sens le plus fonctionnel du terme, que briser ce cycle c’est briser la condition de toute vie sur la planète. Les rishis védiques le savaient. Ils le savaient d’une façon directe et vécue, parce que leur rapport à l’eau était celui d’une civilisation qui en dépendait entièrement et qui en reconnaissait la dimension divine dans chaque hymne, dans chaque rituel, dans chaque geste quotidien d’invocation des eaux.

La Sarasvatî s’est asséchée malgré leur amour pour elle, parce que les forces qui l’ont tuée étaient plus grandes que ce que leur amour pouvait contenir. Nos rivières, nos glaciers, nos nappes phréatiques sont en train de s’appauvrir sous l’effet de forces que nous avons nous-mêmes mises en mouvement et que nous avons, en principe, la capacité d’arrêter. Indra attend. La foudre est disponible. Il manque la conscience que Vritra est là, que ses eaux sont retenues, et que les laisser ainsi retenues est un choix, pas une fatalité.


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