Le Mandala 10 et ses Innovations

Il y a dans le Rig Veda un mandala qui se distingue de tous les autres avec une netteté que même un lecteur peu averti finit par percevoir : le dixième. Non pas parce qu’il serait inférieur aux autres, non pas parce qu’il aurait été mal composé ou mal transmis, mais parce qu’il est d’une autre époque, d’un autre monde, d’une autre façon de penser et de sentir. Entre le neuvième mandala, avec ses hymnes au soma pavamana d’une intensité et d’une cohérence remarquables, et le dixième, il y a une rupture que l’on ressent avant même de l’analyser. Quelque chose a changé. Quelque chose d’important s’est perdu, et quelque chose de nouveau, de différent, parfois de troublant, est apparu à sa place.

Ce changement a une cause que nous avons examinée dans d’autres articles : la disparition progressive du soma entre 2200 et 2100 avant notre ère, liée à la grande sécheresse qui a frappé toute la zone intertropicale de la planète et à l’assèchement de la Sarasvatî. Le dixième mandala est le texte de l’après-soma, composé par des rishis qui, pour la plupart, ne connaissaient plus l’expérience directe que les mandalas anciens décrivent avec une précision et une intensité qui ne laissent aucun doute sur leur authenticité vécue. Ces rishis du dixième mandala héritaient d’une tradition extraordinaire, ils en connaissaient les textes, ils en pratiquaient les rituels, mais ils en avaient perdu l’accès le plus direct : la dissolution de l’ego dans le feu du soma, l’entrée dans la Lumière, la rencontre avec le Brahman dans la plénitude de l’expérience immédiate.

Cette perte se traduit dans le dixième mandala par plusieurs innovations, ou plutôt par plusieurs évolutions, dont certaines sont d’une profondeur et d’une beauté remarquables, et dont d’autres sont les premières traces de ce qui deviendra, des siècles plus tard, les aspects les plus problématiques de la tradition hindoue.

La première et la plus spectaculaire de ces innovations est la naissance de la philosophie au sens propre du terme. Les mandalas anciens n’ont pas besoin de philosopher. Ils ont l’expérience directe, et ils la décrivent avec la précision et l’intensité de quelqu’un qui parle de ce qu’il a vécu. Le dixième mandala, privé de cette expérience directe ou du moins l’ayant perdue dans une large mesure, commence à penser, à questionner, à spéculer. Et ce passage de l’expérience à la pensée produit certains des textes les plus extraordinaires de toute la littérature ancienne.

Le Nasadiya Sukta, l’hymne 10.129, est l’exemple le plus célèbre de cette nouvelle façon de penser. Il s’interroge sur l’origine de l’univers avec une liberté intellectuelle et une honnêteté épistémologique qui sont absolument sans équivalent dans les textes sacrés de l’Antiquité. Il commence par une série de négations : au commencement, il n’y avait ni l’être ni le non-être, ni l’air ni le ciel au-delà. Et il se termine par une question qui reste ouverte, suspendue dans l’air comme le plus beau des paradoxes : qui sait d’où est venue cette création ? Les dieux eux-mêmes sont apparus après elle. Peut-être que celui qui la contemple du plus haut du ciel sait, peut-être qu’il ne sait pas. Cette dernière ligne est sans doute l’une des plus honnêtes et des plus courageuses de toute l’histoire de la pensée religieuse : le texte sacré lui-même avoue qu’il ne sait pas. Que même les dieux ne savent peut-être pas. C’est une modernité épistémologique qui coupe le souffle.

Le Purusha Sukta, l’hymne 10.90, est une autre innovation majeure du dixième mandala, mais d’une nature très différente du Nasadiya Sukta. Il décrit la création du monde à partir du sacrifice d’un être primordial, le Purusha, dont les différentes parties du corps donnent naissance aux différents éléments du cosmos et aux différentes catégories de la société humaine. C’est dans cet hymne que les quatre Varnas, les castes, sont mentionnées pour la première fois dans toute la littérature védique. Les brahmanes naissent de sa bouche, les Rajanyas de ses bras, les Vaishyas de ses cuisses, les Shudras de ses pieds. Cette cosmologie sociale, qui lie les inégalités humaines à un acte cosmogonique originel, est une innovation radicale par rapport aux neuf premiers mandalas, dans lesquels rien de tel n’existe. C’est le début de la justification métaphysique des hiérarchies sociales, un glissement dont les conséquences se feront sentir pendant des millénaires.

La notion de réincarnation fait son apparition dans le dixième mandala, là encore absente des mandalas plus anciens. Cette apparition est profondément significative. Dans les mandalas anciens, l’immortalité dont parlent les hymnes est l’immortalité de l’expérience du Brahman, vécue ici et maintenant, dans le corps, dans le sacrifice, dans l’ivresse du soma. Ce n’est pas une promesse pour après la mort. C’est une réalité accessible dans cette vie, dans ce corps, à cette occasion précise du sacrifice. Quand le soma disparaît, quand cette immortalité immédiate et vécue n’est plus accessible, il faut bien promettre quelque chose à ceux qui souffrent et qui meurent sans avoir connu l’extase mystique. La réincarnation est cette promesse : ce que tu n’as pas pu atteindre dans cette vie, tu pourras peut-être l’atteindre dans la suivante. C’est une consolation généreuse, et elle a donné naissance à certaines des réflexions les plus profondes sur la nature de l’existence que la pensée humaine ait jamais produites. Mais elle dit aussi, implicitement, que l’accès direct au Brahman n’est plus garanti dans cette vie.

La morale fait son entrée dans le dixième mandala d’une façon qui est complètement étrangère aux mandalas anciens. Dans les neuf premiers mandalas, il n’y a pas de commandements, pas d’interdictions, pas de jugements sur ce qui est bien ou mal. La seule règle implicite est : participez au sacrifice, buvez le soma, cherchez le Brahman. Tout le reste suit naturellement de cette expérience. Mais quand l’expérience directe n’est plus accessible, quand la dissolution de l’ego ne se produit plus régulièrement et collectivement par le soma, les comportements qui découlaient naturellement de cette expérience doivent être remplacés par des règles. On ne peut plus compter sur la transformation intérieure pour produire les comportements souhaitables. On doit les imposer de l’extérieur, par la morale et la loi. C’est la naissance de la religion au sens institutionnel du terme, et le dixième mandala en est le premier document.

Les hymnes nuptiaux et funéraires du dixième mandala constituent une autre innovation importante. Les hymnes de mariage, notamment le célèbre Vivaha Sukta, et les hymnes funéraires qui accompagnent la crémation, introduisent dans le corpus védique une dimension rituelle de la vie quotidienne qui était absente des mandalas anciens, concentrés sur le sacrifice collectif et l’expérience du Brahman. Ces hymnes disent que la tradition védique s’adapte, qu’elle cherche à accompagner tous les moments de la vie humaine, pas seulement les grandes cérémonies spirituelles. C’est une adaptation remarquable, et ces hymnes ont une beauté et une profondeur humaine qui les rendent particulièrement émouvants. L’hymne funéraire qui accompagne le corps vers le feu de crémation, qui parle au mort avec une douceur et une tendresse qui ne ressemblent pas aux lamentations habituelles des textes funéraires anciens, est l’un des textes les plus touchants de tout le corpus.

Il y a aussi dans le dixième mandala des hymnes d’un caractère philosophique et spéculatif qui n’ont pas d’équivalent dans les mandalas anciens, et qui préfigurent directement les grandes Upanishads. L’hymne 10.90, le Purusha Sukta, l’hymne 10.129, le Nasadiya Sukta, mais aussi l’hymne 10.125, le Devi Sukta dans lequel la Parole parle à la première personne de sa propre nature cosmique, sont des textes qui appartiennent déjà au monde de la philosophie plutôt qu’à celui du sacrifice. Ils ne demandent plus aux dieux de venir boire le soma et d’accorder leurs dons au sacrifiant. Ils interrogent la nature de la réalité, la structure du cosmos, l’identité du principe ultime. C’est un basculement fondamental qui annonce les siècles de pensée philosophique qui vont suivre.

Ce que le dixième mandala nous dit, au bout du compte, c’est que la pensée humaine, confrontée à la perte de l’accès direct à l’expérience fondamentale, ne s’effondre pas. Elle se transforme. Elle cherche d’autres voies, d’autres façons de dire et de comprendre ce qui se dérobe. Certaines de ces nouvelles voies sont extraordinaires : la philosophie spéculative du Nasadiya Sukta, la poésie cosmique du Devi Sukta, la tendresse humaine des hymnes funéraires. D’autres sont plus ambiguës : les castes, la morale codifiée, la promesse d’une autre vie comme substitut à l’expérience directe de celle-ci. Le dixième mandala contient tout cela à la fois, dans sa complexité et dans ses contradictions, comme un moment charnière de l’histoire humaine souvent fait : en portant simultanément le meilleur de ce qui vient de finir et les premières formes de ce qui va commencer.


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