Le Rôle des Femmes dans la Société Védique

Femme rishi védique invoquant les dieux au feu

Il y a un contresens tenace sur la place des femmes dans la tradition indienne ancienne. Parce que l’hindouisme contemporain, dans certaines de ses manifestations, a réduit le rôle des femmes à des fonctions domestiques et subalternes, parce que le système des castes dans sa forme tardive et figée a souvent marginalisé les femmes, on projette rétrospectivement cette marginalisation sur le védisme originel. C’est une erreur historique que le texte du Rig Veda lui-même contredit avec une clarté et une constance qui ne laissent pas beaucoup de place au doute. La société védique des neuf premiers mandalas, celle qui précède la disparition du soma et l’apparition des castes, était une société dans laquelle les femmes participaient pleinement à la vie spirituelle, intellectuelle et sociale de la communauté.

Commençons par le fait le plus difficile à contester : il y avait des femmes rishis. Pas des figures marginales tolérées à la périphérie d’une tradition dominée par les hommes, mais des rishis à part entière, dont les hymnes sont inclus dans le corpus sacré du Rig Veda au même titre que ceux de leurs homologues masculins. Lopamudra, Ghosha, Apala, Vishvavara, Sikata Nivavari, Surya Savitri : ces noms sont dans le texte, identifiés comme auteurs de leurs hymnes respectifs, avec la même précision avec laquelle les autres hymnes sont attribués à leurs rishis masculins. Leur existence n’est pas une curiosité anecdotique. Elle est la preuve que dans la civilisation védique, la capacité de recevoir la révélation, d’entrer en contact avec le Brahman, de composer des hymnes dignes du corpus sacré, n’était pas considérée comme une prérogative masculine.

Lopamudra est peut-être la plus célèbre d’entre elles, et son hymne 1.179 est l’un des plus étonnants de tout le corpus. Elle y dialogue avec son mari, le rishi Agastya, dans un échange sur le désir et la relation entre homme et femme d’une franchise et d’une modernité qui tranchent singulièrement avec l’image que l’on se fait souvent des textes sacrés anciens. Lopamudra ne parle pas depuis une position de soumission ou d’infériorité. Elle parle d’égale à égal, avec une assurance et une clarté qui disent quelque chose d’essentiel sur le statut qu’elle occupait dans sa société. Elle avait ses propres désirs, sa propre vision spirituelle, et elle les exprimait dans le cadre le plus sacré qui soit, celui des hymnes védiques, sans que personne ne trouve apparemment cela inconvenant.

Ghosha est une autre figure remarquable. Elle a composé plusieurs hymnes aux Ashvins, les dieux guérisseurs, dans lesquels elle parle de sa propre vie avec une précision personnelle inhabituelle dans les textes sacrés. Elle décrit sa maladie, sa guérison, son vieillissement, ses relations humaines avec une intimité qui dit une femme pleinement présente à sa propre expérience et capable de la transformer en hymne. Sa relation avec les Ashvins n’est pas celle d’une suppliante devant des puissances lointaines. C’est une relation de confiance et d’affection réciproque, comme celle d’un rishi avec ses dieux.

Les femmes buvaient le soma. Ce fait, que le Rig Veda mentionne sans en faire un événement remarquable, dit tout sur leur place dans la vie spirituelle védique. Le soma n’était pas réservé aux hommes. L’accès à l’expérience du Brahman n’était pas une prérogative masculine. Les femmes participaient aux sacrifices en tant que buveuses de soma, pas seulement en tant qu’assistantes ou spectatrices. Et l’épouse du sacrifiant était une participante active au sacrifice, pas une présence décorative. Les hymnes mentionnent à plusieurs reprises que les dirigeants venaient au sacrifice avec leur femme, avec un soin dans la formulation qui dit que la femme était là en tant que co-célébrant, pas en tant qu’accompagnante.

L’archéologie confirme cette image d’une participation féminine pleine et entière à la vie de la civilisation védique. Les représentations féminines dans l’art de la civilisation de l’Indus-Sarasvatî sont nombreuses et diverses. Les femmes y apparaissent sans voile, souvent parées de bijoux élaborés, dans des postures qui n’évoquent pas la soumission ou l’effacement. Les figurines féminines trouvées sur de nombreux sites sont parfois interprétées comme des représentations de la déesse mère, ce qui suggère que le féminin occupait une place centrale dans la vie rituelle et spirituelle de cette civilisation, pas seulement dans les textes mais dans les pratiques concrètes.

Dans les régions voisines qui partageaient la même spiritualité que la civilisation védique, notamment au Turkménistan et en Afghanistan, où les fouilles ont mis au jour des civilisations contemporaines et culturellement proches, les femmes occupaient manifestement des rôles de direction. Les sépultures de femmes dans ces sites sont accompagnées d’objets qui signalent un statut élevé, une autorité reconnue. Ces données archéologiques sont cohérentes avec ce que le Rig Veda suggère pour la civilisation védique elle-même : une société dans laquelle le leadership n’était pas exclusivement masculin.

Il faut aussi parler de ce que le Rig Veda ne contient pas, parce que cette absence est aussi parlante que les présences. Dans les neuf premiers mandalas, il n’y a pas de leçons de morale sur la place des femmes, pas d’instructions sur leur soumission, pas de règles sur leur comportement ou leur habillement, pas de restrictions sur leur accès aux pratiques spirituelles. Ces absences ne sont pas des lacunes du texte. Elles reflètent une société dans laquelle ces restrictions n’existaient pas encore, dans laquelle la relation entre hommes et femmes n’avait pas encore été codifiée dans les termes de domination et de subordination qui apparaîtront progressivement dans les textes postérieurs.

La sexualité n’était pas un tabou dans la société védique, et cette absence de tabou concernait les femmes autant que les hommes. Le texte du Rig Veda est parfois explicitement érotique, sans que cette explicité soit présentée comme problématique ou comme une concession à la faiblesse humaine. L’archéologie confirme cette impression de liberté relative : les représentations de la nudité féminine dans l’art de l’Indus ne sont pas pornographiques dans un sens dégradant, mais elles montrent un rapport au corps et à la sensualité qui est très différent de celui qui caractérisera les sociétés qui suivront.

Le changement viendra avec la disparition du soma et l’apparition des castes dans le dixième mandala. Ce n’est pas une coïncidence. Nous avons vu dans d’autres articles que la disparition du soma a entraîné un retour progressif des structures égotiques dans l’organisation sociale. Et l’une des manifestations les plus constantes de ces structures égotiques, dans toutes les civilisations humaines, est la subordination du féminin au masculin. Quand l’ego collectif reprend le pouvoir, quand la hiérarchie remplace l’horizontalité, quand la religion institutionnelle remplace la spiritualité vécue, les femmes sont invariablement les premières à perdre le statut qu’elles occupaient dans la période précédente. C’est ce qui s’est passé dans la civilisation védique entre le neuvième et le dixième mandala, et les siècles qui ont suivi n’ont fait qu’accentuer ce mouvement.

Ce que le Rig Veda nous dit sur les femmes dans la société védique est donc à la fois une description historique et une invitation à réfléchir sur ce que nous avons perdu. Une civilisation dans laquelle les femmes composaient des hymnes sacrés, buvaient le soma, participaient aux sacrifices, occupaient des rôles de direction, et n’étaient soumises à aucune restriction codifiée de leur liberté : cette civilisation a existé, elle a duré deux mille ans, et elle a produit l’un des textes les plus remarquables de l’histoire humaine. Cette réalité mérite d’être connue, non pas comme une utopie romantique projetée sur un passé idéalisé, mais comme une démonstration concrète et archéologiquement documentée de ce que peut être une société quand elle n’a pas encore laissé l’ego collectif dicter la place de chacun.


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