
Il y a dans le Rig Veda une figure divine qui occupe une position unique dans tout le panthéon védique, et sans doute dans toute l’histoire des spiritualités : Aditi. Unique, parce qu’elle est à la fois omniprésente et insaisissable, fondamentale et presque indéfinissable, la mère de tous les dieux et pourtant sans histoire mythologique développée, sans attributs précis, sans représentation iconographique fixe. Elle est là, dans les hymnes, partout et nulle part à la fois, invoquée constamment mais jamais vraiment décrite, comme si le texte lui-même reconnaissait que certaines réalités résistent à la description et ne peuvent qu’être nommées, encore et encore, dans l’espoir que la répétition du nom finisse par évoquer ce que les mots ne peuvent pas saisir directement.
Son nom dit tout, et il dit l’indicible. Aditi : a, la négation, et diti, qui vient de la racine da, lier, limiter. Aditi, c’est donc littéralement ce qui n’est pas lié, ce qui n’est pas limité, ce qui est libre de toute frontière et de toute contrainte. Dans un cosmos védique où tout ce qui existe a une forme, une fonction, un nom, des attributs, des relations avec d’autres êtres, Aditi est ce qui précède tout cela, ce qui contient tout cela sans être contenu par rien. Elle est l’espace infini dans lequel tout le reste existe. Elle est la condition de possibilité de l’existence elle-même.
Les Âdityas, les grands dieux solaires du Rig Veda, sont ses fils : Varuna, Mitra, Aryaman, Bhaga, Daksha, Ansa, et d’autres selon les listes. Ce détail est fondamental. Les dieux qui maintiennent l’ordre cosmique, qui garantissent le ṛta, qui veillent sur les relations entre les êtres et sur la circulation de la Vérité dans le monde, sont tous fils d’Aditi. Ils ont émergé d’elle, ils portent sa nature en eux, et c’est de cette nature qu’ils tirent leur puissance. Comprendre Aditi, c’est comprendre la source de tout ce qui dans le cosmos védique est lumière, vérité et ordre.
Dans les hymnes, les demandes adressées à Aditi sont d’une nature particulière. On ne lui demande pas de la pluie, des vaches, des chevaux, des victoires dans les batailles. On lui demande la protection, la libération, l’espace. On lui demande de tenir à l’écart ce qui blesse, ce qui emprisonne, ce qui rétrécit. On lui demande ce que seule une mère peut donner : la sécurité fondamentale, non pas celle qui vient de la force ou de la richesse, mais celle qui vient du sentiment d’appartenir à quelque chose de plus grand que soi, de reposer dans un espace qui nous contient sans nous étouffer, qui nous laisse être ce que nous sommes sans jugement ni condition. C’est la protection de l’infini lui-même, et elle est d’une nature radicalement différente de toutes les autres protections que les hymnes invoquent.
Il y a dans le Rig Veda une formulation remarquable qui dit quelque chose d’essentiel sur Aditi : elle est le ciel, elle est l’atmosphère, elle est la mère, elle est le père, elle est le fils, elle est tous les dieux, elle est les cinq peuples, elle est ce qui est né et ce qui sera né. Cette liste vertigineuse n’est pas une exagération poétique. C’est une tentative sérieuse de dire quelque chose d’indicible : Aditi n’est pas une divinité parmi d’autres avec sa sphère d’influence particulière. Elle est la totalité. Elle est ce dans quoi tout existe, ce dont tout est fait, ce vers quoi tout retourne. Dans le vocabulaire philosophique qui se développera des siècles plus tard dans les Upanishads, on dirait qu’Aditi est le Brahman sous un aspect maternel et féminin. Mais dans le Rig Veda, elle précède ces catégories philosophiques. Elle est simplement nommée, encore et encore, dans une reconnaissance qui est plus proche de l’émerveillement que de la théologie.
La dimension maternelle d’Aditi n’est pas anecdotique. Elle est fondatrice. Dans presque toutes les traditions religieuses qui ont suivi le védisme, le principe ultime, l’Absolu, a été conceptualisé comme masculin, paternel, transcendant, séparé du monde qu’il a créé et qui lui est inférieur. Aditi propose quelque chose de radicalement différent : un Absolu maternel, immanent, qui contient le monde en elle comme une mère contient son enfant, sans séparation, sans hiérarchie, sans la distance que le modèle paternel introduit presque inévitablement. Ce n’est pas un détail marginal. C’est une vision du rapport entre le fini et l’infini, entre la créature et le principe créateur, qui est d’une profondeur et d’une modernité saisissantes.
Ce que les physiciens contemporains appellent le vide quantique, cet espace apparemment vide qui est en réalité le fond de toute réalité physique, gorgé d’énergie potentielle, contenant virtuellement tout ce qui peut exister, est peut-être la description scientifique la plus proche de ce que les rishis nommaient Aditi. Pas parce que les rishis anticipaient la physique quantique, mais parce que l’expérience directe du Brahman que le soma facilitait donnait accès à une couche de réalité qui ressemble, dans ses propriétés fondamentales, à ce que la physique moderne commence à entrevoir par d’autres moyens. L’espace qui contient tout sans être lui-même contenu, qui est la condition de tout sans être lui-même conditionné : c’est Aditi, et c’est aussi, dans un langage très différent, ce que la cosmologie contemporaine cherche à décrire quand elle parle des états fondamentaux du cosmos.
La relation entre Aditi et ses fils les Âdityas dit quelque chose d’important sur la façon dont les Indiens Védiques concevaient le rapport entre l’infini et le fini. Les Âdityas ne sont pas séparés d’Aditi. Ils en sont nés, ils la portent en eux, leur puissance est sa puissance manifestée sous des formes particulières et définies. Varuna qui voit tout, Mitra qui lie les amis, Aryaman qui préside aux unions : chacun d’eux est un aspect de l’infini maternel d’Aditi, rendu opérationnel dans un domaine précis de l’existence. L’infini se manifeste dans le fini sans cesser d’être infini. C’est une des intuitions métaphysiques les plus profondes du Rig Veda, et elle est portée par cette figure d’Aditi que l’on cite rarement quand on parle de la grandeur philosophique du texte védique.
Il faut aussi dire quelque chose sur ce qu’Aditi représente pour la question du féminin dans la spiritualité. Dans les traditions monothéistes occidentales, le principe ultime est masculin et le féminin est subordonné, dérivé, parfois même associé à la chute et à la tentation. Dans le védisme originel, avant la disparition du soma et la montée en puissance des structures patriarcales liées à la disparition du ṛta comme expérience vécue, le principe le plus fondamental, celui qui contient tous les dieux et tout le cosmos, est féminin. Aditi est antérieure aux dieux. Elle les précède, elle les contient, ils sont nés d’elle. Cette vision ne marginalise pas le féminin. Elle en fait la source de tout.
Aditi est rare dans le sens où elle ne fait pas de miracles, ne combat pas de démons, n’intervient pas dans les batailles cosmiques. Elle n’a pas besoin de faire quoi que ce soit, parce qu’elle est ce dans quoi tout se fait. Sa présence dans les hymnes est une présence de fond, constante, silencieuse, comme l’espace est présent dans chaque pièce sans que l’on y pense, comme l’air est présent à chaque respiration sans qu’on le voie. Les rishis la nommaient pour se souvenir qu’elle était là, pour maintenir vivante dans leur conscience la réalité de cet infini maternel dans lequel ils vivaient et se mouvaient, comme tous les êtres, à chaque instant, qu’ils en soient conscients ou non.
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