Les Familles de Rishis : Bharadvâja, Atri, Angiras et les Autres

Group of Hindu sages sitting around a ritual fire under a thatched roof at dusk.

Il y a dans le Rig Veda une dimension que l’on a tendance à négliger quand on le lit comme un texte religieux ou philosophique : c’est sa dimension humaine, familiale, presque intime. Les hymnes ne tombent pas du ciel. Ils ont des auteurs, ou plutôt des récepteurs, des hommes et des femmes qui les ont reçus dans des états de conscience particuliers et qui les ont transmis à leurs descendants. Ces auteurs sont les rishis, et ils ne sont pas des individus isolés. Ils appartiennent à des clans, à des lignées, à des familles dont les noms traversent le texte de bout en bout et qui constituent la trame humaine sur laquelle le Rig Veda est tissé. Comprendre ces familles, c’est comprendre quelque chose d’essentiel sur la façon dont la civilisation védique fonctionnait, sur la façon dont le savoir spirituel se transmettait, et sur la façon dont des hommes concrets, avec leurs histoires, leurs rivalités et leurs amitiés, ont produit l’un des textes les plus remarquables que l’humanité ait jamais composé.

Le principe des mandalas de famille repose sur une organisation simple et efficace. Les mandalas deux à sept, les plus anciens du Rig Veda, sont chacun associés à une lignée de rishis particulière. Ce ne sont pas des compilations anonymes. Ce sont des collections familiales, assemblées et transmises par des clans dont l’identité est indissociable des hymnes qu’ils ont produits. Chaque mandala porte la marque stylistique, thématique et spirituelle de la famille qui l’a composé, et ces marques sont suffisamment distinctives pour que les spécialistes puissent souvent identifier l’origine d’un hymne rien qu’à sa façon de traiter certains thèmes ou certains dieux.

Les Angiras sont probablement la lignée la plus ancienne et la plus fondamentale du Rig Veda. Le nom lui-même est l’un des plus chargés de sens du corpus védique : les Angiras sont les forces de la Lumière, les êtres de feu, ceux qui habitent le monde intermédiaire et qui servent de messagers entre les hommes et les dieux. Dans les hymnes, le mot angiras est utilisé à la fois comme nom propre d’une famille de rishis et comme désignation générique de ces forces lumineuses du monde intermédiaire. Cette ambiguïté n’est pas un défaut. Elle dit quelque chose d’essentiel : la famille des Angiras se définit par sa nature même, par le fait qu’elle est porteuse de Lumière, et ses membres humains sont les représentants terrestres de cette force cosmique. Agni lui-même est parfois appelé Angiras, le premier et le plus grand d’entre eux. Indra est un Angiras. Cette famille n’est donc pas simplement une lignée humaine. C’est une catégorie d’êtres qui participent à la nature du feu et de la Lumière.

Les Bharadvâja constituent l’une des familles les plus prolifiques du Rig Veda. Le sixième mandala, l’un des plus anciens, leur appartient. Bharadvâja lui-même est décrit comme un grand prêtre, un Purohita, le conseiller spirituel d’un roi. Les hymnes de sa famille ont une qualité particulière : ils sont à la fois d’une grande maîtrise technique et d’une chaleur humaine qui les distingue de certains autres mandalas plus abstraits. Les Bharadvâja semblent avoir eu une relation particulièrement forte avec Indra, qu’ils invoquent avec une familiarité et une intensité remarquables, et avec Agni, le feu domestique et sacrificiel qui est au cœur de leur pratique. La légende védique dit que Bharadvâja a vécu trois vies successives dans l’étude des Védas sans avoir le temps d’en achever la connaissance, ce qui dit quelque chose sur la façon dont les Védiques concevaient l’étendue de leur propre tradition.

Les Atri sont les auteurs du cinquième mandala, et c’est dans ce mandala que se trouve l’hymne contenant la description de l’éclipse qui nous permet de dater les parties les plus anciennes du Rig Veda autour de 3929 ou 3928 avant notre ère. Cette seule contribution suffirait à rendre la famille des Atri précieuse pour quiconque cherche à comprendre la chronologie du texte. Mais les Atri sont bien plus que cela. Leur nom signifie littéralement celui qui mange, ce qui peut sembler étrange pour une famille de rishis, mais qui dans le contexte védique désigne celui qui consume, qui transforme, qui digère la réalité pour en extraire l’essence. C’est une métaphore de la pratique spirituelle elle-même. Les hymnes des Atri ont une qualité contemplative particulière, une façon de s’arrêter sur la beauté du monde visible, sur le lever du soleil, sur la lumière de l’aurore, qui contraste avec la fougue guerrière de certains hymnes à Indra des autres familles.

Les Vishvâmitra, auteurs du troisième mandala, sont peut-être la famille dont la légende est la plus célèbre dans toute la tradition indienne. Vishvâmitra, dont le nom signifie ami de tous, est l’un des personnages les plus complexes et les plus fascinants de la littérature védique et post-védique. Dans le Rig Veda, il apparaît comme le prêtre du roi Sudâs, celui qui a composé les hymnes de la guerre des dix rois, ce conflit fondateur qui a vu les Bharatas l’emporter sur une coalition de dix peuples. Les hymnes de Vishvâmitra ont une tension dramatique particulière, une conscience des enjeux humains et politiques qui leur donne une couleur différente des hymnes plus purement contemplatifs d’autres familles. C’est aussi à Vishvâmitra qu’est attribuée la Gayatri, cet hymne 3.62.10 qui est encore aujourd’hui le mantra le plus récité dans le monde hindou.

Les Vasishtha, auteurs du septième mandala, sont les grands rivaux des Vishvâmitra dans la tradition védique, et cette rivalité est l’une des plus célèbres de toute la littérature indienne. Vasishtha est le prêtre des dieux, le Brahmarshi par excellence, celui dont la connaissance spirituelle est la plus profonde et la plus établie. Là où Vishvâmitra est le guerrier devenu sage, l’homme d’action qui a conquis la connaissance par l’effort et la volonté, Vasishtha est le sage né, celui pour qui la connaissance du Brahman est une nature plutôt qu’une conquête. Les hymnes du septième mandala ont une qualité de sérénité et d’assurance qui les distingue. Ce sont des hymnes de quelqu’un qui sait, pas de quelqu’un qui cherche. La relation de Vasishtha avec Varuna est particulièrement remarquable : plusieurs hymnes décrivent un dialogue intime entre le rishi et le dieu, dans lequel Vasishtha interroge Varuna sur ses propres erreurs et demande sa purification, avec une franchise et une humilité qui sont touchantes.

Les Kanva sont l’une des familles les plus représentées dans le huitième mandala, bien que ce mandala soit partagé entre plusieurs lignées. Leurs hymnes ont une qualité lyrique particulière, une musicalité et une fluidité qui les distinguent. La famille des Kanva semble avoir eu une prédilection pour les hymnes aux Ashvins, ces dieux jumeaux guérisseurs, et pour les hymnes au soma, qu’ils décrivent avec une précision et une sensibilité qui suggèrent une expérience directe et approfondie de ses effets.

Ce qui est remarquable dans toutes ces familles, c’est qu’elles ne fonctionnaient pas en vase clos. Les hymnes montrent des interactions, des emprunts, des dialogues entre lignées. La guerre des dix rois, qui impliquait directement les Vishvâmitra et les Vasishtha dans des camps opposés, n’a pas empêché leurs hymnes de coexister dans le même corpus et d’être transmis avec le même soin. La tradition védique était assez large et assez mature pour contenir ses propres tensions internes sans les laisser fragmenter l’ensemble.

Ces familles de rishis sont aussi le témoignage d’une conception de la transmission spirituelle qui mérite attention. La connaissance védique ne se transmettait pas par des institutions, par des écoles publiques, par des autorités centrales. Elle se transmettait dans le cadre de la famille, de maître à élève certes, mais dans un contexte où la lignée familiale était le garant de l’authenticité et de la continuité. Être un Bharadvâja ou un Vasishtha, ce n’était pas seulement porter un nom. C’était porter une façon d’être, une façon d’entrer en relation avec le divin, une façon de recevoir et de transmettre les hymnes qui avait été forgée sur des générations et qui portait en elle l’expérience accumulée de tous ceux qui avaient marché sur ce chemin avant vous. C’est une forme de transmission que nous avons largement perdue, et dont la perte n’est pas sans conséquences sur notre façon de nous situer dans le temps et dans la connaissance.


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