Vishnu dans le Rig Veda : une divinité des trois pas, différente du Vishnu postérieur

Dans le Rig Veda, Vishnu n’est pas encore le grand dieu suprême du védisme tardif et de l’hindouisme classique. Il n’est ni le maître absolu de l’univers, ni le dieu aux multiples avatars comme dans le Mahabharata ou le Bhagavata Purana.

Dans le Rig Veda, Vishnu est une divinité solaire et cosmique, associée à l’espace, à la lumière et à la mesure du monde.


1. Une présence discrète mais essentielle

Vishnu n’est pas l’un des dieux les plus invoqués du Rig Veda. Il apparaît dans environ cinq hymnes qui lui sont directement consacrés (notamment 1.154).

Comparé à Indra ou à Agni, il occupe une place plus modeste. Pourtant, son rôle est fondamental.

Il est celui qui :

  • parcourt l’univers en trois pas,
  • établit les limites du cosmos,
  • rend possible l’ordre cosmique (ṛta).

2. Les trois pas de Vishnu

Le thème central est celui des “trois pas” (trīṇi padāni).

Le Rig Veda décrit Vishnu comme celui qui :

  1. fait un premier pas sur la terre,
  2. un second dans l’espace intermédiaire,
  3. un troisième dans le ciel suprême.

Ces trois pas ne sont pas une marche ordinaire. Ils symbolisent :

  • la structuration du cosmos,
  • la fixation des niveaux du monde,
  • l’établissement d’un espace habitable pour les humains.

Son “pas suprême” (paramam padam) est un lieu lumineux, une région céleste où résident les sages.

On est loin du Vishnu des avatars (Rāma, Krishna, etc.). Ici, Vishnu est avant tout mesure cosmique et lumière ascendante.


3. Vishnu et Indra : une collaboration

Dans plusieurs hymnes, Vishnu agit aux côtés d’Indra.

Indra combat le chaos (notamment le serpent Vṛtra), tandis que Vishnu prépare ou élargit l’espace du combat.

On pourrait dire :

  • Indra est l’énergie dynamique,
  • Vishnu est l’extension spatiale et la stabilité cosmique.

Vishnu n’est pas encore le dieu suprême : il est un allié, un soutien du processus cosmique.


4. Un dieu solaire ?

De nombreux chercheurs voient en Vishnu une ancienne divinité solaire.

Ses trois pas pourraient représenter :

  • le lever du soleil,
  • le zénith,
  • le coucher.

Cette interprétation correspond bien à la structure tripartite du monde védique :

  • terre (bhū),
  • atmosphère (bhuvaḥ),
  • ciel (svaḥ).

Vishnu traverse ces trois niveaux comme le soleil traverse le ciel.


5. Différence avec le Vishnu postérieur

Dans l’hindouisme classique, Vishnu devient :

  • le dieu suprême,
  • le conservateur de l’univers (Trimūrti),
  • l’incarnation divine répétée à travers les avatars.

Ce développement apparaît surtout dans les épopées et les Purāṇas, bien après la période du Rig Veda.

Dans le Rig Veda :

  • pas d’avatars,
  • pas de théologie bhakti développée,
  • pas de suprématie exclusive.

Vishnu est une puissance cosmique parmi d’autres, intégrée dans une vision fluide et non dogmatique du divin.


6. Une lecture symbolique

Dans une lecture plus intérieure, les trois pas peuvent aussi représenter :

  • la progression de la conscience,
  • le passage du plan terrestre au plan lumineux,
  • l’accès au “pas suprême” comme état de clarté intérieure.

Le Vishnu védique est donc moins un personnage qu’un principe :
celui qui ouvre l’espace, qui élargit, qui rend possible la lumière.


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