Les hymnes du Mandala IX — une poésie de l’extase

Le neuvième mandala du Rig Veda est un objet unique dans l’histoire de la littérature humaine. C’est le seul mandala entièrement consacré à un seul dieu : Soma Pavāmana — le soma purifié, le soma qui coule. Dans toute l’histoire de la poésie sacrée, je ne connais rien de comparable à cette longue suite d’hymnes qui célèbrent, verset après verset, le flot d’une conscience qui s’ouvre.

Ce qui frappe d’emblée, c’est le vocabulaire. Le Mandala IX est un mandala du mouvement. Tout y coule, se précipite, traverse, filtre, jaillit. « Les flots ont coulé. » « Les gouttes se sont avancées. » « Le brunâtre court à travers le Ciel. » « Comme des rivières descendant une pente, tuant les ténèbres, le soma se précipite. » Il n’y a pas de repos, pas de fixité, pas d’abstraction figée. La Lumière, dans ces hymnes, n’est pas un concept — c’est quelque chose qui arrive, qui se déverse, qui entre.

Et c’est là que réside, à mon sens, le génie poétique de ces textes. Ils ne décrivent pas l’expérience mystique de l’extérieur. Ils la font vivre de l’intérieur, en mimant par leur rythme même le mouvement de la tryptamine dans le corps et l’esprit. Le gāyatrī, le mètre dominant du Mandala IX — trois pieds de huit syllabes — est l’un des mètres les plus courts du Rig Veda. Ses vers sont rapides, répétitifs, presque hypnotiques. Récités pendant que le soma « monte », ils accompagnent le processus au lieu de le commenter.

Le soma est désigné par de multiples noms tout au long du mandala : Indu, le brunâtre, le purifié, le taureau, le héros, le sage. Chacun de ces noms éclaire un aspect différent de la même réalité. « Le soma pressé, qui se tient dans les montagnes, coule dans le filtre. Dans les ivresses, tu es celui qui contient tout. » (RV 9.18) « Toi l’avisé, toi le sage, Ô Doux, tu as été généré par la plante. Dans les ivresses, tu es celui qui contient tout. » Ce refrain — « dans les ivresses, tu es celui qui contient tout » — est caractéristique du style du mandala : une formule qui revient, légèrement variée, comme une vague qui reprend de la force avant de déferler à nouveau.

Ce que les hymnes décrivent, au fil de leurs strophes, c’est une transformation de la conscience. « Tu touches toutes les pensées alentour, tu purifies l’esprit. Donne-nous, Ô soma, la gloire et la connaissance. » (RV 9.20) « Les jus de soma ont jailli, rapidement, apportant toutes les sagesses de la douce ivresse. » (RV 9.23) La connaissance dont il est question ici n’est pas la connaissance intellectuelle. C’est une connaissance directe, immédiate, qui passe par le corps et l’esprit réunis — ce que les Indiens appellent jñāna, la connaissance non discursive, la vision.

En deuxième lecture, le soma est le mouvement intérieur de la conscience vers sa propre source. Filtrer le soma à travers la laine, c’est affiner la perception. Le soma qui coule « comme une vague de l’Indus » dans le filtre, c’est l’élan de l’esprit qui surmonte ses propres résistances, qui traverse ce qui l’obstrue pour atteindre la clarté. « Comme des rivières, nous portant et descendant une pente, tuant les ténèbres, le soma se précipite. » (RV 9.17) Les ténèbres tuées ne sont pas des ennemis extérieurs : ce sont les blocages mentaux que les hymnes symbolisent dans la caverne, là où la Lumière est enfermée.

Ce mandala est aussi un mandala de la joie. Il y a dans ces hymnes une allégresse, une énergie, un appétit de vivre que l’on ne trouve pas toujours dans les textes spirituels. « Les gouttes espiègles, jouant ensemble à volonté, se tiennent sur le seul siège. » (RV 9.21) La spiritualité védique n’est pas une spiritualité de la mortification. Elle est une spiritualité de la plénitude. Le soma n’arrache pas le pratiquant à la vie — il l’y installe plus profondément, en élargissant ce qu’il peut percevoir et ressentir.

Ce mandala a été composé entre les premières compilations du Rig Veda et l’ajout du dixième mandala. Il correspond à l’apogée de la civilisation védique — avant la grande sécheresse, avant la pénurie de soma, avant le glissement de la spiritualité vers la religion. À mon sens, il est le témoignage le plus direct de ce que fut cette civilisation à son sommet : une société entière orientée vers l’expérience intérieure, où les dirigeants buvaient le soma au printemps, où la préparation rituelle de la plante était au cœur de la vie collective, et où la poésie sacrée était la forme la plus haute de la connaissance.

Et pour saisir le monde matériel dans lequel cette poésie de l’extase prenait racine — une civilisation sans guerre, ouverte au commerce, fondée sur la confiance mutuelle — l’article sur Sarasvatî et l’intelligence artificielle sur saptasindhuveda.com propose un contrepoint inattendu et saisissant.


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