Dans le Rig Veda, il y a mille vingt-huit hymnes. Et parmi eux, cent quatorze forment à eux seuls un monde à part — le neuvième mandala. Un monde entièrement peuplé d’une seule présence : Soma pavamāna — le Soma qui se purifie.
Pas d’Indra qui conquiert. Pas d’Agni qui brûle. Pas de Varuṇa qui juge. Juste le jus doré qui coule à travers le filtre de laine, qui se purifie dans le flot, qui entre dans la coupe, qui descend dans le ventre d’Indra — et qui produit, là-haut, là-dedans, quelque chose que les rishis du neuvième mandala cherchent à nommer avec tous les mots du sanskrit.
Ce quelque chose, c’est l’extase.
Un mandala, un sujet
Dans l’introduction de ma traduction du Rig Veda, je l’affirme : le Soma déifié avait une importance considérable sur le fonctionnement de la société. Et le fait qu’un mandala entier — le seul de tout le Rig Veda à ne porter qu’un seul sujet — lui soit consacré en est la preuve la plus éloquente.
Ce mandala est aussi, paradoxalement, le plus difficile à lire pour un lecteur occidental moderne. Sa répétition, sa circularité, son insistance sur les mêmes images — le filtre de laine, les dix doigts qui pressent, le flot doré, la coupe, l’ivresse — peuvent sembler monotones à qui ne comprend pas ce qui se joue.
Ce qui se joue, c’est une description de processus — pas une narration. Le neuvième mandala ne raconte pas une histoire. Il accompagne une action : la purification du soma, de la plante brute au jus prêt à être bu. Et dans cet accompagnement, il décrit simultanément le processus physique et le processus intérieur qu’il produit.
Le langage de la purification
Le mot le plus répété du neuvième mandala est pavamāna — « le purifié », « celui qui se purifie ». Soma n’est pas simplement pressé et bu. Il se purifie — à travers le filtre de laine, à travers les mantras, à travers l’intention des officiants. Et cette purification du soma est aussi, simultanément, une purification de la conscience de celui qui le boit.
C’est le premier verset de l’hymne 9.1, dans ma traduction :
9.1.1 — Ô Soma, purifie ton flot le plus doux, le plus enivrant, pour Indra, pour qu’il boive le jus.
Et l’hymne 9.2.8 pose immédiatement la finalité :
9.2.8 — Nous allons à toi pour une vigoureuse ivresse, toi qui as créé les mondes. Les grandes proclamations sont tiennes.
« Toi qui as créé les mondes » — le Soma n’est pas une simple boisson. Il est la force qui a produit la manifestation. Boire le Soma, c’est entrer en contact avec cette force originelle — avec ce qui précède les formes et les produit.
La métaphore animale : taureau, aigle, cheval
Ce qui frappe dans la poésie du neuvième mandala, c’est la densité de ses métaphores animales. Le Soma est successivement — et parfois simultanément — un taureau qui mugit, un aigle qui vole, un cheval qui court. Ces trois images ne sont pas interchangeables. Chacune porte une dimension différente.
Le taureau (vṛṣan) est la puissance fertilisante — l’énergie brute, mâle, explosive qui pénètre et féconde. Quand le Soma est un taureau, c’est sa puissance de transformation intérieure qui est évoquée :
9.85.9 — Le taureau, radieux, se tenant sur le Ciel, a illuminé la Lumière du Ciel pour le sage. Le roi traverse le filtre en meuglant.
9.86.11 — En hurlant, le héros coule de cent flots, le maître du Ciel, splendide. Le brunâtre s’assoit sur le siège de Mitra.
L’aigle (śyena) est la vitesse et l’élévation — la capacité à traverser les mondes, à porter quelque chose de précieux d’un niveau de réalité à un autre. Dans la mythologie védique, c’est l’aigle qui a rapporté le soma du Ciel pour le donner aux hommes :
9.85.11 — Les nombreux hymnes de ceux qui le désirent ont fait s’envoler l’aigle dans le firmament, pour ceux qui le désirent. Les pensées caressent l’enfant, digne d’admiration. L’oiseau doré se tient près des faibles.
9.86.13 — Cet oiseau, riche en pensées, a été placé sur la laine et a coulé, purifié, par son flot.
Le cheval (aśva) est la vitesse et la direction — la force qui va droit au but, qui ne s’égare pas, qui porte vers la destination :
9.86.3 — Comme un Cheval aiguillonné, cours vers la force. La coupe du Ciel fait gagner le Ciel, par ses mères : les pierres.
L’hymne 9.63 : la lumière des méditations
L’hymne 9.63, composé par le rishi Nidhruvi Kāśyapa, est l’un des plus beaux du mandala dans sa description de l’état intérieur produit par le Soma. Le verset 21 est peut-être le plus saisissant :
9.63.21 — Le taureau rapide est actif grâce aux pensées. C’est le flot de la vérité. Les sages ont été complètement illuminés par les méditations.
« Les sages ont été complètement illuminés par les méditations » — āvivāsanto aṅgiraso na śukraiḥ. L’illumination n’est pas une métaphore vague. C’est un état précis, produit par une pratique précise — la méditation sur le mantra, pendant que le soma produit ses effets dans la conscience.
Et le verset 16 de ce même hymne formule la finalité avec une clarté admirable :
9.63.16 — Coule, Ô Soma, pour la Richesse la plus enivrante, dans le filtre vers l’ivresse, celle qui fait connaître le mieux les dieux.
« Celle qui fait connaître le mieux les dieux » — les dieux ne sont pas des êtres extérieurs à propitier. Ce sont des forces intérieures à connaître, à activer, à révéler. Et le Soma est l’instrument de cette révélation.
L’hymne 9.113 : le sommet de l’extase
L’hymne 9.113, composé par le rishi Kaśyapa Mārīca, est l’hymne de toute la poésie de l’extase védique. Son refrain — pari srava somāso indravāyava indu — « Coule, alentour, pour Indra, Ô Indu » — revient comme une vague après chaque verset, donnant à l’hymne un rythme hypnotique.
Et les versets 7 à 11 décrivent les états de conscience avec une précision qui n’a pas d’équivalent dans toute la littérature mystique mondiale :
9.113.7 — Là, où se trouve la Lumière éternelle, dans ce monde a été placé le Soleil. Place-moi, Ô Purifié, dans ce monde immortel et impérissable. Coule, alentour, pour Indra, Ô Indu.
9.113.8 — Là où celui qui vient du Soleil est roi, là, il descend du Ciel. Là où ces eaux coulent toujours, là, rends-moi immortel. Coule, alentour, pour Indra, Ô Indu.
9.113.9 — Là, où l’on peut recevoir du Ciel, à volonté, pendant trois jours et trois nuits, là, les mondes sont illuminés, là, rends-moi immortel. Coule, alentour, pour Indra, Ô Indu.
9.113.10 — Là, où sont les désirs et les plaisirs, là, où se trouve le Ciel rougeâtre, là où se trouve le confort et la satisfaction, là, rends-moi immortel. Coule, alentour, pour Indra, Ô Indu.
9.113.11 — Là où se trouvent la béatitude, la plénitude, la jubilation, le Bonheur, il s’assoit. Là, où l’on atteint les délices du désir, rends-moi immortel. Coule, alentour, pour Indra, Ô Indu.
Cinq versets, cinq états, une même demande : l’immortalité. Pas l’immortalité biologique — la permanence dans l’état de conscience où la Lumière éternelle réside, où les eaux coulent toujours, où la béatitude et la plénitude et la jubilation coexistent.
Ce sont les états que la recherche contemporaine — Griffiths, Carhart-Harris, Pahnke — retrouve dans les expériences avec la psilocybine : expansion de la conscience, dissolution de l’ego, sentiment d’unité avec le cosmos, béatitude durable. Le neuvième mandala les a nommés il y a quatre mille ans.
Ce que la forme dit autant que le fond
La poésie du neuvième mandala est aussi une démonstration formelle. Le mètre Gāyatrī — trois fois huit pieds — domine les hymnes courts. Le Jagatī — quatre fois douze pieds — structure les hymnes plus longs. Ces mètres ne sont pas des ornements. Ils sont des outils de la conscience — leur régularité hypnotique prépare le terrain dans lequel le soma va opérer.
Réciter les hymnes du neuvième mandala pendant que le soma se purifie, c’est créer une résonance entre le rythme du mantra, le rythme de la respiration, le rythme du jus qui coule dans le filtre. Tout s’aligne. Et dans cet alignement, quelque chose s’ouvre.
9.85.3 — Ô Indu, quand tu es purifié, tu es celui qui ne déçoit pas, celui qui enivre le plus, car tu es l’âme d’Indra, la boisson la plus haute. Les nombreuses pensées brillent et touchent le roi de la création.
« Les nombreuses pensées brillent et touchent le roi de la création » — c’est peut-être la description la plus belle de l’état méditatif que le neuvième mandala nous ait laissée. La pensée ne s’agite plus. Elle brille. Et dans cet éclat, elle touche quelque chose qui est plus grand qu’elle.

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