Il existe dans le Rig Veda une paire conceptuelle qui traverse l’ensemble du texte — des mandalas les plus anciens jusqu’au dixième — et qui constitue peut-être la fondation philosophique la plus profonde de toute la pensée védique. Cette paire, c’est Sat et Asat — l’existant et le non-existant, l’être et le non-être.
Ces deux termes ne sont pas simplement des abstractions métaphysiques. Ils organisent la cosmologie, la spiritualité et la pratique rituelle de la civilisation des 7 Rivières. Et la façon dont le Rig Veda les articule est d’une modernité philosophique qui continue d’étonner.
Le Nāsadīya Sūkta : le début de tout
L’expression la plus célèbre de ce couple conceptuel est bien sûr le premier verset du Nāsadīya Sūkta — l’hymne 10.129, que nous avons commenté dans un article précédent. Mais Sat et Asat ne se réduisent pas à cet hymne. Ils traversent le texte entier, dans des contextes très différents, révélant des facettes multiples de ce que les rishis entendaient par ces termes.
10.129.1 — Le non-existant n’existait pas. L’existant n’existait pas, à ce moment.
Ce premier verset établit une symétrie parfaite et un paradoxe radical : avant la création, ni Sat ni Asat n’existaient. Ce n’est pas simplement dire que le non-être précédait l’être. C’est dire que la distinction même entre être et non-être n’avait pas encore émergé. Il y avait quelque chose — « Celui-là respirait, sans vent, par sa propre volonté » — mais ce quelque chose dépassait la catégorie de l’être comme du non-être.
10.129.4 — En cherchant, par l’esprit, les sages ont trouvé dans le cœur, le lien entre l’existant et le non-existant.
Le bandhu — le lien — entre Sat et Asat est ce que les rishis cherchaient. Non pas pour choisir l’un contre l’autre, mais pour comprendre comment ils se tiennent ensemble, comment l’un naît de l’autre, comment ils coexistent dans la réalité.
L’hymne 10.72 : l’être né du non-être
L’hymne 10.72 — « Sur la naissance des dieux » — fournit la formulation la plus directe du rapport entre Sat et Asat dans la cosmogonie védique. Et cette formulation est d’une simplicité vertigineuse :
10.72.2 — Le maître du mantra a soufflé comme un forgeron. Dans l’ancien âge des dieux, ce qui existe est né de ce qui n’existe pas.
10.72.3 — Dans le premier âge des dieux, ce qui existe est né de ce qui n’existe pas. Ces espoirs sont nés de celui qui écarte les pieds.
Sat — l’existant — est né de Asat — le non-existant. Ce n’est pas une formulation accidentelle. Elle est répétée deux fois, dans deux versets consécutifs, pour s’assurer qu’on comprend bien : l’être n’est pas premier. Le non-être est antérieur à l’être.
Cette position philosophique est l’inverse de ce que la plupart des cosmologies religieuses affirment. Dans les traditions monothéistes, c’est l’être — Dieu, le créateur — qui est premier et absolu. Le non-être est secondaire, il est ce que Dieu n’est pas. Dans le Rig Veda, c’est le non-être qui est antérieur, et l’être qui en émerge.
Et le verset 4 de ce même hymne ajoute une dimension supplémentaire :
10.72.4 — La Terre est née de celui qui a les pieds écartés. Du Monde Intermédiaire sont nés ceux qui n’existent pas. De Aditi est née l’efficacité, de l’efficacité est née Aditi.
« De Aditi est née l’efficacité, de l’efficacité est née Aditi » — Aditi, la déesse de l’infini, est à la fois la source et le produit. Ce cercle — Aditi engendre l’efficacité qui engendre Aditi — dit quelque chose d’essentiel sur la nature de l’Absolu dans la vision védique : il n’est pas une cause première extérieure à la création. Il est la création elle-même, se générant elle-même, sans début absolu.
L’hymne 10.5.7 : Sat et Asat dans le Ciel suprême
Dans l’hymne 10.5 — l’un des hymnes les plus hermétiques du dixième mandala — se trouve un verset d’une densité extraordinaire, que j’ai retrouvé dans ma traduction :
10.5.7 — L’inexistant et l’existant sont dans le Ciel, le plus loin, à la naissance de l’efficace Aditi. Car Agni est le premier-né de la vérité : taureau et Vache dans ses vies précédentes.
« L’inexistant et l’existant sont dans le Ciel, le plus loin » — les deux pôles du réel — Sat et Asat — coexistent dans l’état de conscience suprême, dans ce que le Ciel représente dans la cosmologie védique : la conscience absolue, le Brahman. Ils ne s’excluent pas. Ils coexistent, dans une unité qui transcende leur opposition apparente.
Et Agni — la force du feu sacré, la conscience qui brûle — est « le premier-né de la vérité ». La vérité — ṛta, la Réalité — est elle-même antérieure à l’opposition Sat/Asat. C’est de la vérité que naît Agni, pas de l’être ou du non-être.
Sat-Cit-Ānanda : la triade suprême
Dans les notes de ma traduction du Rig Veda — notamment les notes 182 et 593 — je renvoie à la formulation la plus synthétique que la tradition védique ait donnée de l’Absolu : Sat-Cit-Ānanda.
Sat — l’être pur, l’existence absolue, au-delà de toute qualification.
Cit — la conscience pure, l’intelligence absolue.
Ānanda — la béatitude pure, la joie absolue qui est la nature même de l’Absolu.
Dans cette triade, Sat n’est pas simplement « ce qui existe » par opposition à « ce qui n’existe pas ». Sat est l’existence absolue — l’existence qui ne dépend d’aucune autre cause, qui ne peut pas ne pas être, qui est la condition de tout ce qui existe.
C’est la dimension ontologique de la même réalité dont Cit est la dimension cognitive et Ānanda la dimension affective. Et cette réalité tricéphale — Sat-Cit-Ānanda — est le Brahman, l’Absolu.
Le Nāsadīya Sūkta ouvre une fenêtre sur ce Brahman en demandant ce qui était avant lui. L’hymne 10.72 dit comment il s’est manifesté. L’hymne 10.5 dit qu’il contient Sat et Asat simultanément. Et la triade Sat-Cit-Ānanda nomme ce qu’il est dans sa plénitude.
Sat et Asat dans les hymnes plus anciens
Ce couple conceptuel n’est pas une invention tardive du dixième mandala. On le trouve, implicitement ou explicitement, dans les mandalas les plus anciens.
L’hymne 7.104, que les commentateurs védiques désignent comme l’un des plus anciens du septième mandala, développe l’opposition Sat/Asat dans un contexte rituel :
Dans ma traduction — le concept de la vérité contre le mensonge, du réel contre l’illusoire, est omniprésent dans les hymnes à Varuṇa, à Mitra, aux Ādityas. La ṛta — la Vérité, la Réalité, ce que j’ai choisi de ne pas traduire par « ordre cosmique » — est précisément le domaine de Sat : ce qui est réel, ce qui est vrai, ce qui tient en soi sans dépendre d’une illusion.
L’hymne 1.164.46 — dans ce même hymne mystérieux de Dīrghatamas — dit quelque chose qui relie Sat et Asat à la structure même de la conscience :
1.164.46 — C’est l’Unique Réalité que les sages nomment de nombreuses manières.
L’Unique Réalité — ekam sat — est ce dont Sat et Asat sont deux aspects complémentaires. Le Sat est la face manifestée de cette Réalité unique. L’Asat est sa face non-manifestée. Et les « nombreuses manières » dont les sages la nomment — Indra, Agni, Varuṇa, Mitra, et tous les autres noms du panthéon védique — sont autant de reflets d’une seule source.
Ce que Sat et Asat disent de la philosophie védique
La notion de Sat et Asat dans le Rig Veda dit quelque chose d’essentiel sur la façon dont les rishis comprenaient la réalité.
Elle dit que l’être et le non-être ne sont pas des opposés absolus dont l’un serait « vrai » et l’autre « faux ». Ils sont deux modes d’une même réalité — les deux faces d’un phénomène unique. L’Asat n’est pas le néant absolu. Il est le potentiel, le non-encore-manifesté, la matrice dont émerge le Sat.
Cette vision est cohérente avec la cosmologie védique dans son ensemble : un cosmos cyclique, qui se manifeste et se réabsorbe, qui naît et meurt et renaît, dans lequel l’être et le non-être alternent sans qu’aucun des deux soit final.
Et elle est cohérente avec la pratique spirituelle védique : l’expérience du soma — l’expérience de la dissolution de l’ego — est une expérience de l’Asat, du non-encore-manifesté, de ce qui précède toute forme. Et le retour à la conscience ordinaire — le Sat de la vie quotidienne — est la condition du retour au monde concret, de la manifestation de ce qu’on a vu dans l’expérience du non-être.
Sat-Cit-Ānanda — l’être, la conscience, la béatitude. Ces trois mots résument tout ce que le Rig Veda cherche à dire sur la nature de l’Absolu. Et ils commencent par Sat — l’être — parce que c’est là, dans l’évidence de l’existence, que tout commence.

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