Dans le panthéon védique, Savitṛ est l’un des noms du Soleil — mais pas n’importe quel aspect du Soleil. Ce n’est pas Sūrya, le disque solaire dans sa majesté cosmique. Ce n’est pas Āditya, le Soleil comme fils de l’infini. Savitṛ, c’est le Soleil dans sa fonction précise d’impulsion — celui qui stimule, qui incite, qui met en mouvement.
Son nom dit l’essentiel : il vient de la racine sanskrite sū — engendrer, stimuler, mettre en branle. Savitṛ est la force qui pousse les êtres à agir, qui éveille l’intelligence, qui oriente la conscience vers sa destination.
Dans le glossaire de La Civilisation des 7 Rivières : « Savitri : l’incitateur. Le Soleil dans son rôle d’instigateur, d’éveilleur. »
Et c’est à Savitṛ qu’est adressé le verset le plus récité de toute l’histoire humaine.
La Gāyatrī mantra : un verset, quatre mille ans
Le verset 3.62.10 du Rig Veda est connu sous le nom de Gāyatrī mantra — d’après le mètre dans lequel il est composé, trois fois huit pieds. Dans ma traduction :
3.62.10 — Puissions-nous obtenir cette lumineuse splendeur, tant désirée, du dieu Savitri qui stimule notre pensée.
Un seul verset. Récité trois fois par jour — au lever du Soleil, à midi, au coucher du Soleil — depuis au moins quatre mille ans par des millions de pratiquants. Il est encore aujourd’hui le mantra le plus répandu dans le monde hindou.
Sa demande est d’une simplicité qui cache une profondeur abyssale : que la lumière de Savitṛ stimule notre pensée. Pas notre corps, pas notre prospérité matérielle, pas notre santé, pas notre longévité. Notre pensée. La capacité à penser clairement, à voir juste, à être orienté par quelque chose de lumineux plutôt que par l’obscurité de l’Ego.
La Gāyatrī n’est pas une prière au sens d’une demande adressée à une puissance extérieure. C’est un alignement — une façon de se positionner, à l’aube de chaque jour, dans le flux de la lumière solaire et de demander que cette lumière traverse la conscience et la stimule.
Savitṛ dans les hymnes
Les hymnes entièrement consacrés à Savitṛ dans le Rig Veda sont nombreux — 1.35, 4.53, 4.54, 5.81, 5.82, entre autres. Chacun illumine un aspect différent de cette force d’impulsion.
L’hymne 1.35, composé par le rishi Hiraṇyastūpa Āṅgirasa, est l’un des plus complets :
1.35.2 — Parcourant le Ciel sombre, apportant le repos au mortel et à l’immortel, Savitri dans son char doré, voyage, admirant les mondes.
1.35.3 — Ce dieu va sur un chemin allant vers le bas, allant vers le haut, avec ses deux sublimes Chevaux bais. Le dieu Savitri venant de loin, détruit toutes les difficultés.
1.35.7 — L’Aigle, maître du souffle vital, dans un profond tremblement, illumine le Monde Intermédiaire. Où est maintenant Sūrya qui sait dans quel Ciel son rayon s’est diffusé ?
1.35.8 — Il illumine les huit sommets de la Terre, le chemin des trois Arc-en-ciels, les sept rivières. Savitri, le dieu à l’œil d’or, vient apportant le Joyau des Richesses aux hommes pieux.
1.35.9 — Savitri à la main d’or, très actif, est allé à la limite du Ciel et de la Terre, il expulse la peine, il approche le Soleil, il traverse le Ciel noir et atteint la Lumière.
« Il illumine les huit sommets de la Terre, les sept rivières » — Savitṛ ne brille pas seulement sur la région de l’Indus. Il embrasse la totalité de la géographie connue. Son impulsion est universelle.
L’impulsion qui précède l’action
L’hymne 4.53, composé par le rishi Vāmadeva Gautama, développe la dimension de l’impulsion avec une richesse particulière :
4.53.1 — Nous choisissons cette grande force, devant être choisie, du dieu Savitri, le sage Asura. Avec lequel il combat la maladie du pieux avec ses rayons qui nous élèvent vers le grand dieu.
4.53.4 — Ne décevant pas, illuminant les actes des êtres vivants, le dieu Savitri nous protège. Il a tendu ses bras pour les êtres vivants de l’humanité. Il gère le grand fonctionnement de la loi éternelle.
4.53.6 — Ayant une vaste bienveillance, celui qui incite, le maître de ceux qui bougent et de ceux qui restent à la maison, que le dieu Savitri nous donne sa triple protection contre l’angoisse.
« Le maître de ceux qui bougent et de ceux qui restent à la maison » — Savitṛ n’est pas seulement le dieu de l’action. Il est aussi le dieu du repos — celui qui indique le moment où l’action doit céder la place à la contemplation, et celui où la contemplation doit se convertir en acte.
L’hymne 4.54 précise cette triple temporalité :
4.54.6 — Ô Savitri, trois fois par jour, tes pressurages apportent le Bonheur chaque jour.
Trois fois par jour — matin, midi, soir. C’est le rythme de la récitation de la Gāyatrī. Trois moments d’alignement quotidien sur la lumière de Savitṛ.
La stimulation de la pensée
C’est dans les hymnes 5.81 et 5.82 que la dimension intellectuelle et spirituelle de Savitṛ est développée avec le plus de précision.
5.81.1 — Ils unissent leurs esprits et unissent leurs pensées, les sages à l’esprit sage du grand sage. Il distribue les offrandes, dont il est seul à connaître les règles. Grande est la célébration du dieu Savitri.
5.81.2 — Le sage s’attache toutes les splendeurs. Il a pressé dans la joie pour les bipèdes et les quadrupèdes. Savitri, le plus désirable, a très bien compris le Ciel. Il règne sur tout le chemin de l’Aurore.
5.81.4 — Et tu vas, Savitri, à travers les trois mondes lumineux, et tu prends du plaisir avec les rayons du Soleil. Et tu entoures la nuit des deux côtés, et tu deviens l’ami. Ô Dieu, par tes règles.
5.81.5 — Et tu es maître de la stimulation, Ô Toi l’Un, et tu deviens Pūṣan par tes voyages.
« Maître de la stimulation » — c’est peut-être la définition la plus précise de Savitṛ. La stimulation n’est pas l’action elle-même. C’est l’impulsion qui précède l’action, la force qui met l’intelligence en mouvement, qui oriente la pensée vers ce qui vaut d’être pensé.
Et l’hymne 5.82, en mètre Gāyatrī lui-même, conclut avec une beauté sobre :
5.82.1 — Nous choisissons l’essence du dieu Savitri le dispensateur, le meilleur, celui qui donne le plus de tout, que nous invoquons rapidement.
5.82.7 — Avec nos chants, nous choisissons le puissant champion qui connaît tous les dieux. Savitri qui possède l’énergie de la vérité.
Le mètre Gāyatrī : la forme comme message
La Gāyatrī n’est pas seulement le nom du mantra le plus célèbre du Rig Veda. C’est aussi le nom du mètre dans lequel il est composé — et le nom de la déesse de ce mètre.
Le mètre Gāyatrī — trois vers de huit syllabes chacun, soit vingt-quatre syllabes en tout — est le mètre le plus sacré de la tradition védique. Dans l’introduction de ma traduction, je le note : le mantra, bien prononcé, concentrant l’attention sur le sens et sur le chakra correspondant, combiné avec une respiration contrôlée, permet le fonctionnement de la glande pinéale, connectée aux sixième et septième chakras.
La Gāyatrī mantra n’est pas seulement un texte à comprendre intellectuellement. C’est une technique — dont la forme sonore, le rythme, et le contexte de récitation (au lever du Soleil, face à l’Est) font partie intégrante.
3.62.10 — Puissions-nous obtenir cette lumineuse splendeur, tant désirée, du dieu Savitri qui stimule notre pensée.
Quatre mille ans de récitation quotidienne. Le même verset, les mêmes vingt-quatre syllabes, les mêmes trois vers. La même demande : que la lumière stimule la pensée.
Ce n’est pas de la tradition. C’est de la technique.

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