Le neuvième mandala du Rig Veda est unique dans toute la littérature sacrée de l’humanité. C’est le seul mandala entièrement consacré à un seul dieu — Soma. Cent quatorze hymnes. Un seul sujet. Pas de batailles, pas de généalogies, pas d’invocations à Indra ou à Agni pour obtenir victoire ou prospérité. Rien que Soma — sa purification, son pressage, ses effets, sa nature divine.
Ce n’est pas un caprice liturgique. C’est la signature d’une civilisation dont toute la vie spirituelle et sociale tournait autour d’un rituel central : l’Agnistoma.
L’Agnistoma : l’éloge du feu
L’Agnistoma — littéralement « l’éloge du feu, de la Lumière, de l’Illumination » — était le sacrifice typique de la civilisation des 7 Rivières. Il se déroulait au moins une fois par an, lors de l’une des pleines lunes du printemps. Tous les maîtres de maison — c’est-à-dire toutes les familles possédantes, donc tous les responsables de la société — y participaient. Ils devaient boire le soma au moins une fois par an.
Ce point mérite qu’on s’y arrête. Dans cette civilisation, les dirigeants avaient l’obligation de traverser une expérience psychédélique profonde, encadrée, rituelle, une fois par an minimum. Un possédant qui n’a jamais traversé l’expérience qui relativise sa possession est un possédant qui finira par confondre ce qu’il a avec ce qu’il est — et défendra ses biens comme s’il défendait sa vie. Les rishis védiques avaient compris ça il y a quatre mille ans. Aucune de nos sociétés modernes ne l’a encore compris.
Cinq jours de préparation
Le sacrifice classique durait cinq jours. Les quatre premiers étaient consacrés à la préparation de l’esprit des sacrifiants — préparation jugée essentielle pour que l’expérience soit positive.
Le premier jour : l’homme et sa femme étaient lavés, purifiés. L’homme était rasé de tous ses poils et cheveux. La femme était purifiée par un prêtre. Le terrain du sacrifice était négocié, délimité. Des huttes étaient construites — une pour l’homme, une pour la femme, une pour les prêtres, une dernière pour le char ayant transporté le soma. Des quantités de rites et de mantras tirés du Rig Veda rythmaient chaque étape. Pendant ces quatre jours, les sacrifiants ne mangeaient que du yaourt. L’abstinence et la purification du corps préparaient la perméabilité de l’esprit.
Le deuxième jour : on achetait les plantes de soma, séchées, en échange d’une vache — le soma avait une valeur considérable.
Le troisième jour : les plantes étaient triées et mesurées. Elles étaient alignées sur une peau d’antilope noire. Pour dix-huit personnes — seize prêtres plus les deux sacrifiants — la dose était mesurée en empans : un empan, plus un empan moins un doigt, plus un empan moins deux doigts, plus un empan moins trois doigts. Au total, une ligne d’environ une coudée de plantes.
Le quatrième jour : les plantes de soma étaient laissées à « gonfler » toute la nuit dans un récipient plein d’eau. La nuit précédant la consommation, les sacrifiants et les prêtres ne dormaient pas. Ils passaient la nuit à jouer aux dés pour ne pas s’endormir.
Le cinquième jour : le pressage
À l’aube du cinquième jour, les prêtres allumaient les feux. La moitié des plantes était prise pour le pressage du matin. Le reste était divisé en deux parts égales — pour les pressages de midi et du soir.
Avant le lever du Soleil, le soma était pressé et bu, face à l’Est. Tout se déroulait avec des mantras du Rig Veda — chantés, murmurés, psalmodiés selon des règles très précises. Parmi les prêtres, le Brahman supervisait l’ensemble et corrigeait les erreurs de ses collègues.
Mantras et rites se succédaient jusqu’à midi. Au zénith, le jus du second pressage était bu. Au coucher du Soleil, le troisième. L’expérience totale durait dix-huit heures. C’est long — mais nécessaire pour que tout réussisse.
Le neuvième mandala est le manuel sonore de ce rituel. Chaque hymne accompagnait une phase du pressage, une invocation à Soma pendant qu’il coulait à travers le filtre de laine, qu’il rugissait dans les coupes, qu’il se purifiait pour être digne d’Indra — la force intérieure par excellence.
Ce que dit le mandala 9
Voici quelques vers représentatifs, dans ma traduction :
9.1.1 — Ô Soma, purifie ton flot le plus doux, le plus enivrant, pour Indra, pour qu’il boive le jus.
9.2.1 — Purifie-toi, Ô Soma, rapidement, à travers le filtre qui plaît aux dieux, Ô Indu, viens vers le puissant et pénètre Indra.
9.4.1 — Vaincs et gagne la grande gloire, puisque tu es purifié, et donc, rends-nous meilleurs.
Le mot qui revient comme une respiration dans tout le mandala est pavamāna — « le purifié », « celui qui se purifie ». Soma n’est pas simplement pressé : il est purifié. La préparation physique — le filtre de laine, les pierres de pressage, l’eau dans laquelle les plantes ont gonflé — est inséparable de la préparation rituelle. Les mantras ne sont pas des accompagnements décoratifs. Ils font partie du processus de purification lui-même.
L’hymne 9.113 — l’un des plus beaux du mandala — décrit ce que l’expérience produit :
9.113.7 — Là, où se trouve la Lumière éternelle, dans ce monde a été placé le Soleil. Place-moi, Ô Purifié, dans ce monde immortel et impérissable. Coule, alentour, pour Indra, Ô Indu.
9.113.10 — Là, où sont les désirs et les plaisirs, là, où se trouve le Ciel rougeâtre, là où se trouve le confort et la satisfaction, là, rends-moi immortel. Coule, alentour, pour Indra, Ô Indu.
9.113.11 — Là où se trouvent la béatitude, la plénitude, la jubilation, le Bonheur, il s’assoit. Là, où l’on atteint les délices du désir, rends-moi immortel. Coule, alentour, pour Indra, Ô Indu.
Ce n’est pas la description d’une cérémonie religieuse. C’est la description d’une expérience — précise, répétable, encadrée — de dissolution de l’ego et d’accès à un état de conscience non ordinaire. La « béatitude », la « plénitude », l’ »immortalité » : ce sont les termes que toutes les traditions contemplatives du monde, et la recherche contemporaine sur les psychédéliques, utilisent pour décrire les mêmes états.
Quelle plante ?
Les premiers indologues européens ont longtemps cherché ce qu’était le soma. Certains ont vu de l’alcool — absurde au vu des effets décrits. D’autres ont proposé l’éphédra, une plante dont la molécule active appartient à la famille des amphétamines. Mais les amphétamines ne produisent pas la non-dualité. Et le Rig Veda ne mentionne jamais feuilles, fleurs, graines ou fruits du soma — uniquement des fibres, des filaments : amshu.
Albert Hofmann, découvreur du LSD, a consommé des Psilocybes dans le cadre de ses recherches. Il rapporte que dans une dose de cinq grammes, il avait quarante-deux champignons séchés — très fins, très longs. Des filaments. Les champignons du genre Psilocybe sont composés de fibres solubles et contiennent jusqu’à 90% d’eau. Séchés, ils correspondent parfaitement à amshu. Et leur molécule active est une tryptamine — comme le DMT, comme le 5-MeO-DMT — la famille qui produit la non-dualité.
En 2009, des archéologues russes ont découvert en Mongolie une tapisserie datant du premier siècle de notre ère, tissée en Palestine ou en Syrie et brodée dans les villes de l’Indus. Le motif représente des prêtres du Zoroastrisme — une religion fille du védisme — vénérant un champignon identifié comme une variété indienne de Psilocybe cubensis.
Le dossier est loin d’être clos. Mais les indices convergent.
Ce qui s’est passé après
Vers 2200 avant notre ère, une grande sécheresse frappe la région. La Sarasvatî commence à décliner. La production de soma — quelle que soit la plante — se réduit dramatiquement. Le dernier mandala, le dixième, reflète cette pénurie : les hymnes commencent à demander à Soma de ne pas livrer le sacrifiant à la mort — une angoisse absente des mandalas antérieurs.
Sans soma, l’Agnistoma se poursuit avec des substituts — éphédra mélangé à du cannabis, comme dans les civilisations voisines de l’Oxus et du Karakoum. L’effet est impressionnant, mais il ne produit pas la non-dualité. La dualité revient. Et avec elle, progressivement, les castes, les guerres, les épopées de conquête.
Le neuvième mandala est donc le cœur battant d’une civilisation à son apogée. Sa disparition progressive du rituel vivant marque, symboliquement, la fin de cette civilisation — et le début d’une autre, la nôtre, qui ne sait plus comment réguler son ego.
https://www.rigveda.blog/preparation-rituelle-soma-agnistoma

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