Lord Vishnu with four arms performing a cosmic dance in space surrounded by planets and galaxies

Vishnu et les trois niveaux de conscience

Vishnu est l’un des dieux les moins bien compris du Rig Veda, précisément parce qu’on le lit avec les yeux de la mythologie hindoue tardive — le dieu bienveillant aux quatre bras, allongé sur le serpent Ananta, le préservateur de l’ordre du monde. Mais dans le Rig Veda, Vishnu n’est pas encore tout cela. Il est quelque chose de plus simple et de plus vertigineux à la fois : l’être qui a traversé les trois niveaux de l’univers, et qui en est revenu.

Ses trois enjambées légendaires — dont il n’est pas exagéré de dire qu’elles constituent l’un des mythèmes les plus riches de toute la littérature védique — ne sont pas un récit cosmogonique au sens habituel du terme. Ce ne sont pas les pas d’un géant qui arpente l’espace physique. Ce sont les trois mouvements d’une conscience qui traverse, l’un après l’autre, les trois états de la réalité que les rishis avaient identifiés, décrits et cartographiés avec une précision que nos catégories modernes peinent encore à égaler.

Le premier pas est la Terre. Pas le sol sous les pieds — l’état de conscience ordinaire. Celui dans lequel nous vivons presque tous l’essentiel de nos existences. Celui que les Védiques appelaient maya, non pas pour dire que le monde n’existe pas, mais pour dire que nous n’en percevons qu’un fragment, déformé par les limites de nos organes sensoriels et de notre intellect — lequel, dans la perspective védique, n’est pas le sommet de l’être mais un sens parmi d’autres, plus raffiné que les cinq premiers, mais tout aussi limité. La Terre, c’est le monde tel qu’il apparaît quand on ne regarde que par les fenêtres étroites de ce que l’on est habitué à voir.

Le deuxième pas est le Monde Intermédiaire. C’est là que tout se passe, en réalité. C’est l’espace de tous les états de conscience qui existent entre l’ordinaire et la fusion complète avec l’univers. C’est là que vivent les dieux védiques dans les hymnes — pas dans un ciel lointain, mais dans cet espace immédiat et pourtant inaccessible à qui n’a pas ouvert les bonnes portes. C’est là que les visions se produisent, que les prémonitions traversent l’être, que la perception s’élargit au-delà de ce que les sens ordinaires captent. Les rishis ne considéraient pas ces expériences comme extraordinaires. Elles faisaient partie du paysage normal de quiconque progressait sérieusement sur le chemin — avec l’aide du soma, avec la pratique rituelle, avec les années de formation dans la tradition orale des brahmanes.

Le troisième pas est le Ciel. La fusion. Ce que le védisme appelle le Brahman, l’Absolu, et que les hymnes désignent par trois mots inséparables : sat-cit-ananda, l’Être, la Conscience et la Félicité. L’état dans lequel l’ego se tait, où la frontière entre soi et le reste de l’univers s’efface, non pas dans un vide mais dans une conscience maximale, infiniment plus vaste que toutes les autres. L’hymne 8.48 le dit sans détour, dans la sobriété d’un constat qui n’a pas besoin d’être commenté : nous avons bu le soma, nous sommes devenus immortels, nous sommes entrés dans la Lumière, nous y avons trouvé les dieux.

Ce que dit le mythe de Vishnu, c’est qu’il a accompli ces trois pas. Pas en imagination. Pas en théorie. Il les a accomplis et il est là pour en témoigner — ce qui est la définition exacte d’un dieu dans la tradition védique : non pas un créateur tout-puissant étranger à sa création, mais un être qui a traversé l’expérience et qui guide ceux qui viennent derrière.

Le texte de l’hymne 1.154 ajoute quelque chose qui mérite attention : les mortels ne peuvent pas voir le troisième pas. Ils voient les deux premiers, ils peuvent les traverser. Mais le Ciel le plus haut reste hors de portée directe. Les rishis le savent, ils le disent, et pourtant ils en parlent avec une précision qui n’est pas celle de gens qui spéculent. C’est la précision de gens qui ont approché la frontière, qui ont senti l’air de l’autre côté, et qui décrivent depuis ce bord ce qu’ils ne peuvent pas voir en face. Ce savoir de la limite, cette connaissance du bord, est peut-être l’une des formes les plus honnêtes de la connaissance spirituelle qui ait jamais été formulée.

Il y a une cohérence remarquable dans le fait que Vishnu traverse ces trois niveaux en marchant à grands pas. Ce n’est pas une déambulation prudente. Ce n’est pas non plus une ascension douloureuse. C’est une enjambée — un geste large, naturel, presque évident pour celui qui sait que ces trois espaces forment un continuum et non trois mondes séparés. L’erreur que font les sociétés modernes — et que les Védiques auraient qualifié d’erreur grossière — est de n’habiter que le premier niveau, de prendre la Terre pour l’univers entier, les sens ordinaires pour la totalité de l’expérience possible, l’intellect analytique pour la forme suprême de l’intelligence.

Vishnu marche à grands pas parce que la séparation entre les trois niveaux n’est pas une barrière. Elle est une habitude. Une habitude d’inattention, de rétrécissement, de peur de ce qui excède les catégories connues. Briser cette habitude, c’est ce que le sacrifice védique et le soma étaient destinés à permettre. Et c’est ce que Vishnu, en enjambant les trois niveaux d’un geste ample et sans hésitation, nous montre qu’il est possible de faire.

La carte que le Rig Veda nous transmet n’est pas une curiosité archéologique. C’est une carte des états de conscience humains qui reste valide aujourd’hui, que ce soit dans les recherches contemporaines sur la psychologie des états modifiés, dans les témoignages des pratiquants de méditation profonde, ou dans les récits d’expériences de mort imminente qui décrivent, avec une régularité déconcertante, exactement ce que les rishis ont décrit — la Lumière, l’absence de frontières, la connaissance immédiate et totale qui n’a rien à voir avec l’intellect ordinaire.

Vishnu a enjambé les trois niveaux. Il nous a laissé ses traces dans les hymnes. Il suffit de les lire sans les réduire à ce qu’on est déjà capable de comprendre.