River winding through forest with sunrise and morning mist in a mountainous valley

SARASVATÎ ET LA LIBERTÉ DE LA PRESSE

Il y a dans le Rig Veda une déesse qui n’est pas la plus connue du grand public occidental, mais qui est peut-être la plus pertinente pour comprendre ce que nous vivons aujourd’hui. Sarasvatî. La déesse du fleuve, de la parole, de la connaissance, de l’inspiration poétique.

Dans les hymnes les plus anciens, Sarasvatî est d’abord un fleuve — le grand fleuve de la civilisation des 7 Rivières, celui qui irriguait les plaines où la culture védique s’est épanouie pendant des millénaires. Un fleuve aujourd’hui disparu — asséché par les changements climatiques de l’époque, avalé par le désert. Mais dans les hymnes, ce fleuve est aussi une parole — le flux de la connaissance qui irrigue les esprits comme le fleuve irrigue les terres.

Sarasvatî est celle qui permet à la vérité de circuler. Celle qui donne la parole juste, la parole vraie, la parole qui éclaire plutôt qu’elle n’obscurcit. Et dans un monde où la liberté de la presse recule partout, où la vérité est devenue un champ de bataille, où les mots sont des armes — Sarasvatî a quelque chose d’urgent à nous dire.

Ce que Sarasvatî incarne dans les hymnes

Dans le Rig Veda, Sarasvatî est invoquée pour purifier la parole — pour que les mots qui sortent de la bouche du rishi soient en accord avec le ṛta, la vérité fondamentale du monde. Elle n’est pas la déesse de la rhétorique ou de la persuasion. Elle est la déesse de la parole vraie — celle qui dit ce qui est, pas ce qui est commode à dire.

Cette distinction est fondamentale. Il y a des paroles qui circulent comme l’eau pure d’un fleuve — qui nourrissent, qui éclairent, qui permettent à ceux qui les reçoivent de mieux comprendre le monde. Et il y a des paroles qui circulent comme une eau polluée — qui empoisonnent, qui confondent, qui servent des intérêts particuliers en se déguisant en vérité.

Sarasvatî est la force qui distingue les deux. Et son invocation est une demande — que la parole que je prononce soit du côté de la vérité, pas du côté de la manipulation.

La liberté de la presse — état des lieux

Reporters sans frontières publie chaque année un indice mondial de la liberté de la presse. Les tendances des dernières années sont préoccupantes.

Dans des pays qui se revendiquent de la démocratie, la liberté de la presse recule. Des journalistes sont poursuivis en justice pour avoir révélé des informations d’intérêt public. Des lois sur le secret des affaires ou sur la sécurité nationale sont utilisées pour museler les investigations. Des propriétaires de médias proches du pouvoir politique orientent les lignes éditoriales. Des algorithmes favorisent la désinformation parce qu’elle génère plus d’engagement que l’information fiable.

Dans les régimes autoritaires, la situation est plus directement brutale. Des journalistes sont emprisonnés, exilés, assassinés. Des médias indépendants sont fermés. L’information devient un monopole d’État — un outil de contrôle plutôt qu’un outil de compréhension du monde.

Et partout — dans les démocraties comme dans les régimes autoritaires — la désinformation se répand à une vitesse que les outils traditionnels du journalisme ne peuvent pas contrer. Les réseaux sociaux amplifient les fausses nouvelles plus efficacement que les vraies, parce que le mensonge spectaculaire génère plus d’émotions — et donc plus de clics — que la vérité nuancée.

Sarasvatî est asséchée. Son fleuve ne coule plus librement.

La parole comme acte sacré — et comme responsabilité

Dans la vision védique, la parole n’est pas neutre. Elle crée. Les hymnes du Rig Veda sont des actes — ils ne décrivent pas le monde, ils participent à le maintenir en ordre. La parole prononcée dans le cadre du sacrifice n’est pas une description de la réalité — c’est une participation active à la réalité.

Cette conception de la parole comme acte créateur — qu’on retrouve dans d’autres traditions, notamment dans « au commencement était le Verbe » — implique une responsabilité considérable. Celui qui parle, qui écrit, qui publie, qui diffuse — il ne fait pas seulement passer de l’information. Il participe à construire la réalité collective dans laquelle les autres vivent.

Un journaliste qui dit la vérité participe à maintenir le ṛta — l’ordre qui permet à la société de fonctionner sur des bases réelles. Un propagandiste qui distord les faits participe à créer un monde de mensonge dans lequel les décisions collectives deviennent impossibles — parce qu’on ne peut pas prendre de bonnes décisions sur la base de fausses informations.

La liberté de la presse n’est pas seulement un droit — c’est une condition de la santé collective. Comme Sarasvatî est une condition de la fertilité des terres.

Ce qui menace Sarasvatî aujourd’hui

Les menaces contre la liberté de la presse sont multiples et se renforcent mutuellement.

La concentration de la propriété des médias d’abord — que nous avons évoquée dans un article précédent. Quand une poignée de milliardaires contrôlent l’essentiel des médias d’un pays, Sarasvatî ne parle plus librement. Elle parle avec la voix de ceux qui la possèdent.

La précarisation du journalisme ensuite. Les rédactions se réduisent. Les journalistes sont de plus en plus souvent précaires — pigistes sans protection, contractuels sans indépendance. Le journalisme d’investigation — celui qui prend du temps, qui coûte cher, qui fait des ennemis puissants — est la première victime de cette précarisation.

La judiciarisation du silence enfin. Des entreprises et des personnalités puissantes utilisent les tribunaux — non pas pour obtenir justice, mais pour épuiser financièrement des médias ou des journalistes qui enquêtent sur elles. Ces SLAPP — Strategic Lawsuits Against Public Participation — sont une forme moderne de censure qui ne dit pas son nom.

Et la désinformation industrielle — financée par des États, des entreprises, des intérêts politiques — qui inonde l’espace public de fausses informations au point de rendre difficile la distinction entre le vrai et le faux.

Sarasvatî comme résistance

Mais Sarasvatî résiste. Comme son fleuve a disparu en surface pour continuer à couler souterrainement — la Sarasvatî souterraine, invisible mais réelle — la parole vraie continue de circuler malgré tout.

Dans les médias indépendants qui survivent grâce au soutien de leurs lecteurs. Dans les journalistes qui continuent à enquêter malgré les pressions. Dans les lanceurs d’alerte qui prennent des risques considérables pour que des informations d’intérêt public voient le jour. Dans les chercheurs qui publient des données que le pouvoir préférerait cacher.

Et dans chaque personne qui prend soin de vérifier ses sources. Qui refuse de partager une information sans l’avoir recoupée. Qui préfère la lenteur de la vérification à la vitesse de la diffusion. Qui traite la parole qu’elle prononce et partage comme un acte — avec la conscience que chaque mot qu’elle met en circulation contribue à construire ou à détruire le monde commun.

Invoquer Sarasvatî aujourd’hui, ce n’est pas une pratique religieuse. C’est un engagement éthique — envers la vérité, envers la rigueur, envers la responsabilité de celui qui parle.

Dans un monde saturé de bruit et de mensonge, cet engagement est peut-être le plus révolutionnaire qui soit.

Le fleuve coule toujours. Sous la surface.

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