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La Dakshina et le Revenu Universel

Nous avons examiné la dakshina dans un article précédent sous l’angle de l’économie du don face à l’économie de l’extraction. Mais la dakshina mérite d’être revisitée sous un angle plus précis et plus contemporain, celui du revenu universel, ce débat qui agite les économistes, les philosophes et les décideurs politiques depuis plusieurs décennies et qui est devenu particulièrement urgent à mesure que l’automatisation et l’intelligence artificielle transforment le marché du travail de façon profonde et irréversible. Ce rapprochement entre la dakshina védique et le revenu universel contemporain n’est pas une analogie forcée. C’est la reconnaissance que deux époques très différentes ont posé la même question fondamentale : comment garantir à chaque membre d’une communauté l’accès aux ressources nécessaires à une vie pleinement accomplie, indépendamment de sa contribution productive immédiate ?

La dakshina, rappelons-le, est le don offert après le sacrifice au prêtre, au maître, à celui qui a contribué au bien commun. Mais dans sa dimension la plus large, elle désigne le principe de la circulation généreuse comme fondement d’une économie saine. Dans la civilisation des 7 Rivières, ce principe se manifestait dans les greniers publics accessibles à tous, dans l’hospitalité obligatoire envers les voyageurs, dans les dons aux rishis qui maintenaient vivante la tradition spirituelle et intellectuelle de la communauté. Il y avait dans cette organisation sociale une reconnaissance implicite que certaines contributions à la vie commune ne se mesurent pas en termes de productivité économique immédiate : le rishi qui compose les hymnes, la mère qui élève les enfants, le sage qui transmet la connaissance, le gardien qui veille sur la communauté ne produisent pas de biens marchands. Ils produisent quelque chose d’essentiel et d’irremplaçable que l’économie de marché ne peut pas valoriser correctement parce qu’elle ne sait pas le mesurer.

Le revenu universel de base, dans ses différentes versions contemporaines, part d’une intuition similaire. Il propose de donner à chaque membre d’une société un revenu régulier, inconditionnel, suffisant pour couvrir les besoins fondamentaux, indépendamment de son statut professionnel et de sa contribution au marché du travail. Ses défenseurs, qui vont de l’économiste Milton Friedman à l’essayiste Philippe Van Parijs en passant par des entrepreneurs de la Silicon Valley comme Elon Musk, avancent des arguments variés : libérer les individus de la contrainte du travail alimentaire pour leur permettre de contribuer au bien commun selon leurs talents réels, absorber le choc de l’automatisation qui détruit des emplois plus vite qu’il n’en crée, simplifier les systèmes d’aide sociale complexes et coûteux, reconnaître la valeur du travail non marchand comme le soin aux enfants ou aux personnes âgées.

Ces arguments sont recevables et importants. Mais ils restent, pour la plupart, dans le registre de l’efficacité économique et de la justice distributive. Ce que la dakshina védique apporte à cette réflexion est une dimension supplémentaire, plus profonde et plus difficile à quantifier : la dimension du sens. Dans la civilisation védique, la dakshina n’était pas simplement un mécanisme de redistribution économique. C’était un acte spirituel, une façon de reconnaître que toute contribution au bien commun, quelle que soit sa forme, mérite d’être honorée parce qu’elle participe à la circulation de l’énergie vitale de la communauté. Offrir la dakshina au rishi, c’était reconnaître que sa contribution, même si elle ne se traduit pas en unités de production mesurables, est indispensable à la santé spirituelle et intellectuelle de la communauté. C’était dire : tu as une valeur qui transcende ta productivité.

Cette dimension du sens est précisément ce qui manque dans la plupart des débats contemporains sur le revenu universel. On parle de montants, de financement, d’effets sur l’incitation au travail, d’impact sur l’inflation. On ne parle presque jamais de ce que cela dirait sur la nature de la valeur humaine et de la contribution au bien commun. Le revenu universel, s’il était conçu dans l’esprit de la dakshina védique plutôt que dans l’esprit de l’efficacité économique, ne serait pas simplement un transfert de revenus. Ce serait une déclaration collective : tu as une valeur qui précède et transcende ta valeur marchande. Tu es un membre de cette communauté, et à ce titre tu as droit à une part de ses ressources communes, indépendamment de ce que le marché est prêt à payer pour tes compétences à ce moment précis de l’histoire économique.

Cette déclaration aurait des conséquences qui vont bien au-delà de la simple sécurité économique. Elle changerait fondamentalement la relation entre les individus et leur travail. Dans le système actuel, le travail salarié est pour beaucoup une nécessité contrainte : on travaille parce qu’on n’a pas le choix, parce que ne pas travailler signifie ne pas manger, ne pas se loger, ne pas vivre dignement. Cette contrainte produit ce que les économistes appellent le travail alienated, aliéné, déconnecté de toute signification personnelle et sociale, accompli uniquement pour le salaire qu’il procure. Un revenu universel suffisant pour couvrir les besoins fondamentaux transformerait cette relation : le travail supplémentaire que l’on choisit de faire serait alors un acte libre, une contribution choisie, une expression de ses talents et de ses valeurs plutôt qu’une nécessité imposée par la peur du manque.

Dans la civilisation védique, cette liberté était la norme plutôt que l’exception. Les membres de la communauté contribuaient au bien commun selon leurs talents et leurs vocations, non pas parce qu’ils n’avaient pas le choix, mais parce que la communauté garantissait à tous un accès aux ressources fondamentales, et que dans ce cadre de sécurité, la contribution naturelle de chacun pouvait s’exprimer librement. Le rishi composait ses hymnes non pas parce qu’il était payé à la strophe mais parce que c’était sa nature et sa vocation. L’artisan fabriquait ses sceaux non pas parce qu’une usine lui donnait ses ordres mais parce que c’était son art. La dakshina assurait que cette contribution libre était reconnue et honorée, maintenant ainsi vivante la circulation généreuse qui faisait fonctionner l’ensemble.

Il y a bien sûr des différences considérables entre la société védique et nos sociétés contemporaines qui rendent la transposition directe impossible. La civilisation des 7 Rivières était une civilisation à faible densité de population, à économie locale, avec des besoins matériels beaucoup plus simples que les nôtres. La question du financement d’un revenu universel dans une économie mondiale de plusieurs milliards de personnes est d’une complexité qui n’a pas d’équivalent dans le monde védique. Ces différences sont réelles et importantes.

Mais elles ne doivent pas nous empêcher de tirer la leçon principale que la dakshina védique offre au débat sur le revenu universel : la question n’est pas seulement économique. Elle est anthropologique. Elle touche à la façon dont une société conçoit la valeur humaine, la nature de la contribution au bien commun, et le rapport entre la sécurité matérielle et la liberté de contribution. Si le revenu universel est conçu uniquement comme un mécanisme de compensation des dysfonctionnements du marché du travail, il restera une réponse technique à un problème technique. Si il est conçu dans l’esprit de la dakshina, comme une reconnaissance de la valeur humaine qui précède et transcende la valeur marchande, comme une façon de maintenir en circulation l’énergie vitale d’une communauté dont tous les membres sont des contributeurs potentiels au bien commun, alors il peut devenir quelque chose de beaucoup plus profond : une façon de reconstruire le lien entre les individus et leur communauté sur une base de réciprocité généreuse plutôt que sur la seule nécessité économique.

C’est peut-être là la contribution la plus précieuse que la pensée védique peut apporter au débat contemporain sur le revenu universel : non pas une solution technique, mais une vision de ce que la solution technique pourrait signifier si elle était portée par la bonne intention, si elle était conçue non pas comme une aide aux perdants de l’économie de marché mais comme une dakshina collective, un don de la communauté à chacun de ses membres en reconnaissance de leur valeur fondamentale et de leur contribution potentielle au bien commun.


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