
Il y a dans le panthéon védique une figure solaire qui occupe une place particulière, distincte de Sûrya le soleil visible et d’Ushas l’Aurore, et dont la spécificité est précisément ce qui en fait l’une des plus profondes et des plus mal comprises du corpus : Savitri. Son nom vient de la racine sû, engendrer, stimuler, mettre en mouvement, et c’est cette racine qui dit l’essentiel : Savitri n’est pas le soleil dans ce qu’il a de visible et de mesurable. Il est l’impulsion solaire, la force qui fait que le soleil se lève, qui met le monde en mouvement, qui stimule la vie à chaque aube. C’est la dimension active et causale du soleil, non pas l’astre lui-même mais la puissance qui l’anime et qui anime avec lui tout ce qui existe.
Savitri est surtout connu aujourd’hui parce qu’il est le dieu invoqué dans le mantra le plus récité de toute la tradition indienne : la Gayatri. L’hymne 3.62.10, dans la traduction du Rig Veda que nous suivons ici, dit : « Puissions-nous obtenir cette lumineuse splendeur, tant désirée, du dieu Savitrii qui stimule notre pensée. » Ces trois lignes de vingt-quatre syllabes, récitées par des centaines de millions de personnes tous les matins au lever du soleil depuis des millénaires, sont peut-être la formulation la plus condensée et la plus précise de ce que Savitri représente : une lumière qui n’éclaire pas seulement le monde extérieur mais qui stimule la pensée, qui met en mouvement la faculté de comprendre et de percevoir, qui éveille l’intelligence à elle-même.
Ce mouvement de la lumière vers l’intérieur est la contribution la plus originale de Savitri à la cosmologie védique. Les autres dieux solaires du Rig Veda, Sûrya et Ushas, sont principalement associés à la lumière extérieure, à la victoire de la clarté sur l’obscurité dans le monde visible. Savitri va plus loin. Il est la force qui traverse la lumière extérieure pour atteindre la conscience intérieure, qui utilise le lever du soleil comme occasion et comme symbole d’un mouvement plus profond : l’éveil de l’intelligence à elle-même, la mise en mouvement de la conscience vers la compréhension de ce qu’elle est réellement. La Gayatri ne demande pas à Savitri d’éclairer la route ou de fertiliser les champs. Elle demande cette lumineuse splendeur qui stimule la pensée. C’est une demande d’une modernité et d’une précision saisissantes.
Dans les hymnes qui lui sont consacrés, Savitri est décrit avec des attributs qui disent cette double nature, extérieure et intérieure. Ses bras d’or qu’il étend au lever et au coucher du soleil pour bénir les créatures et les préparer à la nuit : cette image des bras étendus est celle d’une protection et d’une stimulation simultanées, d’une force qui embrasse le monde visible et qui en même temps touche quelque chose d’invisible en chacun des êtres qu’elle atteint. Ses yeux qui voient tout, qui pénètrent l’obscurité et perçoivent ce qui est caché : cette omnivision n’est pas celle d’un dieu policier qui surveille les fautes des humains, mais celle d’une conscience lumineuse qui voit la réalité telle qu’elle est, sans les filtres de l’ego et de Maya.
La relation entre Savitri et la Gayatri mérite qu’on s’y arrête plus longuement, parce que c’est dans cette relation que se révèle le plus clairement ce que la lumière intérieure signifie dans la tradition védique. Le mètre Gayatri lui-même, avec ses trois octosyllabes, est associé au lever du soleil, au moment où la nuit cède à l’aube, où l’obscurité se dissout dans la première lumière. Réciter la Gayatri à cet instant précis, c’est synchroniser son propre rythme intérieur avec le rythme cosmique du lever du jour, c’est aligner la pulsation de sa conscience sur la pulsation de l’univers. Ce n’est pas une métaphore. C’est une pratique qui utilise la correspondance entre le rythme du mètre, le rythme du corps, et le rythme du cosmos pour produire un état de conscience particulier, un état dans lequel l’intelligence s’éveille à sa propre nature lumineuse.
La lumière intérieure que Savitri représente n’est pas la même chose que la sagesse au sens philosophique du terme, ni la même chose que la connaissance intellectuelle. C’est quelque chose de plus fondamental, de plus direct, de plus proche de ce que les rishis appelaient le ṛta, la Vérité, et le Brahman, l’Absolu. C’est la capacité de la conscience à percevoir directement la réalité telle qu’elle est, sans la déformation de l’ego et de Maya. Dans la terminologie védique ultérieure, on dira que c’est la buddhi, l’intelligence discriminante, la faculté qui distingue le réel de l’illusoire, l’essentiel de l’accidentel, la Vérité du mensonge. Et Savitri est la force qui stimule cette faculté, qui la met en mouvement, qui l’éveille de son sommeil ordinaire.
Ce sommeil ordinaire de l’intelligence est précisément ce que les hymnes à Savitri cherchent à dissiper. Dans l’état de conscience ordinaire, l’intelligence fonctionne dans un état de demi-sommeil, filtrée et déformée par les habitudes de perception, les conditionnements, les peurs et les désirs de l’ego. Elle voit ce qu’elle a appris à voir, entend ce qu’elle s’attend à entendre, comprend ce que ses catégories préétablies lui permettent de comprendre. Elle est, dans le langage védique, obstruée par Vritra, enveloppée dans Maya. Savitri est la force qui traverse ces voiles, qui stimule l’intelligence à voir au-delà de ses propres filtres, à percevoir la réalité qui se trouve derrière les apparences que l’ego a construites.
Il y a un lien profond entre Savitri et le soma que les commentateurs mentionnent rarement. Le soma, en dissolvant les constructions égotiques qui filtrent la perception, produit précisément l’état que Savitri symbolise : une conscience éveillée à elle-même, une intelligence qui perçoit directement sans le filtre de l’ego. L’un le fait par voie directe, en agissant sur le réseau neurologique de la narration égotique. L’autre le fait par voie symbolique et vibratoire, en utilisant le mantra, le mètre et le contexte du lever du soleil pour produire graduellement le même état. Ce sont deux voies vers le même but, deux façons de stimuler la même lumière intérieure que Savitri représente. Et peut-être que la Gayatri, récitée quotidiennement pendant des années, produit sur la conscience quelque chose qui ressemble, dans sa nature, à ce que le soma produisait dans le cadre du sacrifice.
La relation de Savitri avec le temps est une autre dimension fascinante de sa figure. Il est le dieu des transitions temporelles, celui qui préside aux moments où le temps bascule : l’aube, le crépuscule, le début de chaque activité, le début de chaque voyage. Ces moments de transition sont particulièrement importants dans la spiritualité védique parce qu’ils sont des moments de perméabilité, des instants où les frontières entre les états de conscience s’assouplissent, où le Monde Intermédiaire devient plus accessible, où quelque chose peut passer qui ne passe pas dans les moments ordinaires. Savitri préside à ces passages parce qu’il est lui-même une force de passage, une puissance de transition qui met en mouvement ce qui était immobile et ouvre ce qui était fermé.
Ce qui rend Savitri particulièrement précieux pour notre époque, c’est précisément cette dimension de stimulation de l’intelligence intérieure. Nous vivons dans une civilisation qui a développé l’intelligence extérieure, la capacité d’analyser, de calculer, de produire et de contrôler, à un niveau sans précédent dans l’histoire humaine. Mais cette intelligence extérieure extraordinairement puissante est souvent séparée de la lumière intérieure que Savitri représente, cette capacité de percevoir directement, de comprendre sans analyser, de voir sans filtrer. Le résultat est une intelligence qui produit des réponses de plus en plus sophistiquées à des questions de plus en plus techniques, mais qui a perdu le contact avec la demande que la Gayatri formule depuis six mille ans chaque matin au lever du soleil : puissions-nous obtenir cette lumineuse splendeur, tant désirée, du dieu Savitrii qui stimule notre pensée. Pas la splendeur de nos écrans et de nos algorithmes. La splendeur qui éveille ce qui en nous peut voir, vraiment voir, au-delà de ce que nous avons appris à regarder.
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