
Il y a quelque chose de remarquable dans la structure du Rig Veda qui mérite d’être examiné avant même d’entrer dans le contenu des hymnes : c’est que cette structure n’est pas arbitraire. Elle n’est pas le résultat d’un classement administratif effectué après coup par des éditeurs soucieux d’ordre. Elle reflète une organisation qui a du sens à plusieurs niveaux simultanément, qui dit quelque chose sur l’histoire de la composition du texte, sur les familles qui l’ont produit, et sur la façon dont les Indiens Védiques concevaient la relation entre la forme et le contenu dans un texte sacré.
Le Rig Veda est divisé en dix mandalas, ce mot sanskrit signifiant cercle, roue, cycle. Cette métaphore du cercle n’est pas décorative. Elle dit que les mandalas ne sont pas des chapitres dans le sens linéaire d’un livre moderne, des sections qui se succèdent dans un ordre progressif du début vers la fin. Ce sont des cycles, des ensembles autonomes qui peuvent être lus et récités indépendamment les uns des autres, qui ont chacun leur propre centre de gravité, leur propre tonalité, leur propre histoire. Ensemble, ils forment un tout, mais ce tout est organisé selon une logique différente de celle d’un texte narratif ordinaire.
Les mandalas deux à sept sont les plus anciens, et ils forment le cœur historique du corpus védique. Nous les avons appelés dans d’autres articles les mandalas de famille, parce que chacun d’eux est associé à une lignée de rishis particulière : le deuxième aux Gritsamada, le troisième aux Vishvamitra, le quatrième aux Vamadeva, le cinquième aux Atri, le sixième aux Bharadvaja, le septième aux Vasishtha. Cette organisation par famille n’est pas une curiosité historique. Elle reflète la façon dont le savoir védique se transmettait : dans le cadre de lignées familiales qui étaient les dépositaires et les garantes de leur portion du corpus sacré. Chaque famille avait ses hymnes, ses dieux de prédilection, son style, ses façons propres d’entrer en relation avec le divin.
La chronologie interne de ces six mandalas anciens est perceptible dans le vocabulaire et dans le style, même si elle est difficile à établir avec précision. Le sixième mandala, attribué aux Bharadvaja, est généralement considéré comme le plus ancien, suivi du troisième, du septième, du quatrième, du deuxième et du cinquième. Ces différences d’ancienneté se traduisent par des variations dans le vocabulaire, dans la complexité des métaphores, dans le répertoire des dieux invoqués. Les hymnes les plus anciens sont souvent les plus directs, les plus immédiats dans leur façon d’exprimer l’expérience spirituelle. Les hymnes plus récents montrent une élaboration poétique et philosophique plus développée.
Le premier mandala est le plus long du corpus et le plus hétérogène. Il est composé de trois parties d’époques différentes, ce qui explique sa diversité stylistique. La première partie est contemporaine des mandalas de famille les plus anciens. La deuxième et la troisième partie ont été ajoutées plus tard, pendant la période intermédiaire de la civilisation védique. Le premier mandala fonctionne en quelque sorte comme une introduction générale au corpus, rassemblant des hymnes à de nombreux dieux différents dans une variété de styles et de mètres qui donne au lecteur un aperçu de la richesse de l’ensemble.
Le huitième mandala est principalement associé à la famille des Kanva, avec des contributions d’autres familles. Il se distingue par une prédilection particulière pour certains mètres, notamment le Gayatri et ses variantes, et par une qualité lyrique qui lui est propre. Les hymnes aux Ashvins y sont particulièrement nombreux et beaux. Le neuvième mandala est unique dans tout le corpus : il est entièrement consacré au soma pavamana, le soma qui se purifie en coulant à travers le filtre de laine. C’est le seul mandala dédié à un seul dieu, ou plutôt à une seule plante déifiée, et cette unicité dit quelque chose sur l’importance centrale du soma dans la spiritualité védique. C’est aussi, avec le premier et le dixième, l’un des mandalas les plus longs.
Le dixième mandala est le plus récent, ajouté après la disparition du soma et l’effondrement de la civilisation des 7 Rivières. C’est aussi le plus hétérogène, le plus philosophique, le plus proto-métaphysique du corpus. On y trouve des hymnes cosmogoniques d’une profondeur remarquable, comme le célèbre Nasadiya Sukta, l’hymne de la création, qui s’interroge sur l’origine de l’univers avec une liberté intellectuelle et une honnêteté épistémologique que peu de textes anciens atteignent. On y trouve aussi les premières mentions des castes, les premières leçons de morale, les premières traces de ce qui deviendra la religion hindoue institutionnalisée. C’est le mandala de la transition, le mandala du passage d’une époque à une autre.
À l’intérieur de chaque mandala, les hymnes sont organisés selon un ordre qui n’est pas aléatoire. Au sein d’un même mandala, les hymnes sont regroupés par dieu invoqué, et à l’intérieur de chaque groupe, ils sont classés par ordre décroissant de nombre de strophes : les hymnes les plus longs d’abord, les plus courts ensuite. Cette organisation permet une navigation aisée dans le corpus pour quelqu’un qui connaît le système, et elle reflète le soin méticuleux que les compilateurs ont apporté à la mise en ordre du texte.
Le nombre total d’hymnes est de 1028, répartis en 10552 strophes. Ces chiffres ne sont pas des approximations. Ils ont été comptés, vérifiés et transmis avec la même précision que le texte lui-même, parce que dans la tradition védique, la structure du texte fait partie du texte. Modifier un chiffre, ajouter ou supprimer un hymne, c’est altérer l’intégrité du corpus dans son ensemble.
Les mètres sont une dimension fondamentale de la structure du Rig Veda que la plupart des traductions, en réduisant les hymnes à de la prose, effacent presque entièrement. Les hymnes védiques ne sont pas des textes en prose rimée. Ce sont des compositions poétiques rigoureuses, dans lesquelles chaque syllabe a une durée précise, brève ou longue, et où l’agencement de ces syllabes selon des schémas définis produit le rythme caractéristique de chaque mètre. Les principaux mètres du Rig Veda sont le Gayatri, l’Anushtubh, la Trishtubh et la Jagati.
Le Gayatri est le mètre le plus court et le plus sacré. Il est composé de trois vers de huit syllabes chacun, soit vingt-quatre syllabes au total. Sa brièveté et sa régularité lui donnent une densité et une percussion particulières, et son association avec le soleil levant et la Lumière en fait le mètre de l’éveil et de la révélation. L’hymne 3.62.10, la Gayatri par excellence, est récité encore aujourd’hui par des centaines de millions d’Indiens tous les matins. Il doit cette permanence non seulement à son contenu spirituel mais à la qualité particulière de son rythme, cette façon de frapper les trois temps de façon égale et régulière comme un cœur qui bat.
L’Anushtubh, avec ses quatre vers de huit syllabes, deviendra le mètre épique par excellence, celui de la Mahabharata et du Ramayana. Dans le Rig Veda, il est utilisé pour des hymnes d’une plus grande souplesse narrative, dans lesquels la régularité du rythme permet de développer un récit ou une argumentation sur plusieurs strophes sans perdre la tension poétique. La Trishtubh, avec ses quatre vers de onze syllabes, est le mètre le plus utilisé dans le Rig Veda, particulièrement dans les hymnes à Indra. Son rythme plus ample et plus majestueux est associé à la puissance et à l’énergie des dieux guerriers. La Jagati, avec ses quatre vers de douze syllabes, est le mètre le plus ample, associé au ciel et à l’espace, et son utilisation dans certains hymnes cosmologiques dit quelque chose sur la façon dont les rishis concevaient la relation entre la forme du poème et la nature de ce qu’il exprimait.
Ces mètres ne sont pas interchangeables. Choisir un mètre plutôt qu’un autre pour un hymne, c’est déjà dire quelque chose sur la nature de ce que l’on veut exprimer, sur le dieu que l’on invoque, sur le moment du sacrifice auquel l’hymne est destiné. La métrique védique est une sémiologie à part entière, un système de signification qui fonctionne en parallèle avec le système sémantique des mots, ajoutant une couche de sens que la traduction en prose ne peut pas transmettre. C’est l’une des raisons pour lesquelles les rishis insistaient sur le fait qu’un texte récité oralement, avec sa métrique préservée, était fondamentalement différent d’un texte lu en silence dans sa traduction.
La structure du Rig Veda est donc elle-même un enseignement. Elle dit que le sacré s’exprime dans la forme autant que dans le contenu, que la précision n’est pas un obstacle à la profondeur mais sa condition, et que l’organisation d’un texte reflète la vision du monde de ceux qui l’ont composé. Un texte sans structure rigoureuse dans une tradition qui croit que la forme et le fond sont inséparables n’est pas concevable. Le Rig Veda est structuré jusqu’au dans ses moindres détails parce que ses auteurs savaient que chaque détail compte, que la réalité se manifeste dans les formes précises autant que dans les grandes visions, et que respecter la forme, c’est honorer la réalité qu’elle exprime.
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