Pourquoi la Sarasvatî s’est Asséchée ?

Il y a dans l’histoire de la civilisation védique un moment charnière, une rupture qui va tout changer et dont les conséquences se feront sentir pendant des millénaires : l’assèchement progressif de la Sarasvatî. Nous l’avons mentionné dans plusieurs articles précédents comme un fait établi, une borne chronologique qui nous permet de dater la fin du Rig Veda comme texte vivant. Mais la question de pourquoi cette rivière a disparu mérite un article à part entière, parce que la réponse est plus complexe et plus instructive qu’il n’y paraît à première vue, et parce qu’elle dit quelque chose d’important sur la fragilité des civilisations face aux changements de leur environnement naturel.

La Sarasvatî, aujourd’hui appelée Ghaggar en Inde et Hakra au Pakistan, était au temps de sa pleine puissance l’un des plus grands fleuves du sous-continent indien. Les relevés satellitaires et les analyses géologiques effectués depuis les années 1970 ont permis de reconstituer son cours avec une précision remarquable. Elle prenait sa source dans les contreforts de l’Himalaya, dans la région de l’actuel Himachal Pradesh, et coulait vers le sud-ouest sur plus de 1500 kilomètres avant de se jeter dans ce qui était alors la mer d’Arabie, à travers le désert du Thar actuel. Sur son passage, elle recevait les eaux de plusieurs affluents importants et irriguait une plaine fertile sur laquelle s’est développée la plus grande concentration de sites de la civilisation de l’Indus-Sarasvatî. Bhirrana, Rakkhi Garhi, Kalibangan et des centaines d’autres sites plus grand et plus petits étaient établis sur ses rives ou à proximité immédiate. C’était le fleuve nourricier par excellence, l’axe autour duquel toute une civilisation s’était organisée pendant des siècles.

La première cause de son assèchement est tectonique, et elle est désormais bien documentée par les géologues. La plaque indienne, qui continue de se déplacer vers le nord en entrant en collision avec la plaque eurasiatique, ce qui produit la surrection continue de l’Himalaya, a provoqué des modifications progressives du relief qui ont affecté le réseau hydrographique de toute la région. Deux phénomènes majeurs se sont produits, probablement de façon graduelle mais aussi par épisodes brutaux liés à des séismes. Le premier est ce que les géologues appellent la capture fluviale : certains affluents de la Sarasvatî ont été captés par des fleuves voisins plus puissants. La Sutlej, qui était probablement l’un des principaux affluents de la Sarasvatî, a été détournée vers l’Indus. La Yamuna, qui apportait également ses eaux à la Sarasvatî, a été capturée par le Gange. Ces deux détournements ont privé la Sarasvatî d’une partie considérable de son alimentation en eau.

Le deuxième phénomène tectonique est la modification du relief dans la zone de cours moyen et inférieur du fleuve. Des soulèvements locaux du sol, liés aux mouvements de la plaque indienne, ont créé des barrières naturelles qui ont interrompu le flux de la rivière en certains points, transformant un cours continu en une série de tronçons déconnectés. Ces barrières ont également favorisé l’ensablement progressif du lit du fleuve dans les zones où le flux s’était ralenti, créant des conditions qui ont accéléré l’assèchement. Le désert du Thar, qui couvre aujourd’hui une grande partie du Rajasthan et du Pakistan, est en partie le résultat de ce processus : une plaine fertile privée de son fleuve nourricier, livrée à l’avancée du sable.

La deuxième cause est climatique, et elle s’est conjuguée de façon dramatique avec les phénomènes tectoniques pour précipiter la disparition du fleuve. Entre 2200 et 2100 avant notre ère, un épisode de sécheresse prolongée a frappé une large bande de la zone intertropicale de la planète. Cet épisode, que les climatologues appellent parfois l’événement 4,2 ka, c’est-à-dire l’événement climatique survenu il y a 4200 ans, est l’une des perturbations climatiques les mieux documentées de la préhistoire récente. Il a provoqué des sécheresses sévères et prolongées dans une zone s’étendant de la Méditerranée orientale jusqu’à l’Asie du Sud, affectant simultanément l’Empire Akkadien en Mésopotamie, l’Ancien Empire égyptien, la civilisation de l’Indus-Sarasvatî en Inde, et plusieurs autres cultures de la région. La coïncidence temporelle de ces effondrements civilisationnels n’est pas un hasard. Ils partagent la même cause climatique.

Pour la Sarasvatî, déjà fragilisée par les pertes d’affluents dues aux captures fluviales, cette sécheresse a été le coup de grâce. Les précipitations sur l’Himalaya, qui alimentaient les glaciers dont la fonte estivale gonflait le fleuve, ont diminué de façon significative. Les moussons, qui apportaient les pluies saisonnières indispensables à la recharge des nappes phréatiques et au maintien du débit des rivières, ont été moins abondantes et moins régulières. Le résultat a été une baisse progressive mais inexorable du niveau de la Sarasvatî, jusqu’à ce qu’elle ne soit plus qu’une succession de mares et de marécages dans les zones les plus basses de son cours, avant de disparaître entièrement dans le sable du désert.

La combinaison de ces deux facteurs, tectonique et climatique, explique pourquoi l’assèchement a été irréversible. Dans d’autres contextes, une sécheresse, même prolongée, peut être suivie d’une reprise des précipitations qui rétablit progressivement le débit des fleuves. Mais dans le cas de la Sarasvatî, les captures fluviales avaient définitivement modifié la structure du réseau hydrographique. Même quand les pluies ont repris, les eaux qui alimentaient autrefois la Sarasvatî s’écoulaient désormais vers l’Indus et le Gange. Le fleuve ne pouvait plus se reconstituer parce que ses sources d’alimentation lui avaient été durablement dérobées.

Les populations de la civilisation des 7 Rivières ont ressenti ces changements de façon progressive, sur plusieurs générations. Les premiers signes ont probablement été une baisse des rendements agricoles dans les zones les plus directement dépendantes des crues de la Sarasvatî, une diminution de la disponibilité en eau pour les systèmes d’irrigation, des sécheresses plus fréquentes et plus longues. Face à ces difficultés croissantes, les populations ont commencé à migrer, d’abord vers l’est, vers le Gange dont les eaux étaient maintenant grossies de la Yamuna perdue de la Sarasvatî, puis vers le sud. Ce mouvement migratoire, qui s’est étalé sur plusieurs siècles, a dispersé la civilisation védique sur un territoire beaucoup plus large, provoquant les contacts et les mélanges avec de nouvelles populations qui ont transformé progressivement le védisme originel.

Ce qui est fascinant dans cette histoire, c’est que les populations de la civilisation des 7 Rivières ont perçu leur fleuve sacré comme une déesse, et que la disparition de cette déesse a donc été vécue non seulement comme une catastrophe écologique et économique, mais comme une rupture cosmique, la disparition d’une présence divine sur laquelle toute leur vision du monde était fondée. Le dixième mandala du Rig Veda porte les traces de cette douleur, de cette conscience que quelque chose d’irremplaçable est en train de disparaître. Et la transformation progressive de Sarasvatî de déesse des eaux en déesse de la parole et de la connaissance est peut-être la façon dont cette civilisation a géré le deuil de son fleuve sacré : en intériorisant ce qu’elle ne pouvait plus trouver à l’extérieur.

L’histoire de la Sarasvatî est aussi, pour notre époque, un miroir troublant. Nous vivons nous-mêmes une période de perturbations climatiques qui menacent les ressources en eau de régions entières de la planète. Les glaciers himalayens qui alimentaient autrefois la Sarasvatî alimentent aujourd’hui le Gange, l’Indus et la Brahmapoutre, dont dépendent des centaines de millions de personnes. Ces glaciers fondent à une vitesse sans précédent sous l’effet du réchauffement climatique. La question de savoir ce qui se passera quand ils auront suffisamment diminué pour ne plus alimenter ces fleuves en saison sèche n’est pas une question hypothétique. C’est une question dont la réponse se dessine déjà, dans les mêmes régions où la Sarasvatî s’est asséchée il y a quatre mille ans.


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