
Il y a dans le Rig Veda une présence animale si constante et si chargée de sens qu’elle finit par former une sorte de toile de fond vivante sur laquelle tous les hymnes se détachent. Les animaux ne sont pas des comparses, des accessoires du décor pastoral qui rendraient le texte plus pittoresque. Ils sont des participants à la vie de cette civilisation dans tous ses aspects, matériels et spirituels, et leur présence dans les hymnes reflète une relation au monde animal qui est fondamentalement différente de celle que la modernité occidentale a progressivement installée comme norme.
La vache est sans conteste l’animal le plus présent dans le Rig Veda, et la densité de sa présence dit quelque chose d’essentiel sur la civilisation qui a produit ce texte. Nous avons abordé dans d’autres articles la dimension symbolique de la vache comme métaphore de la Lumière et de la connaissance, le mot go désignant simultanément l’animal et le rayon de soleil. Mais il faut aussi parler de la vache concrète, de l’animal réel dont la présence structurait la vie quotidienne de la civilisation védique d’une façon que nous avons du mal à imaginer aujourd’hui. La vache était la richesse, l’unité de mesure des échanges, le lait qui nourrissait les familles, le beurre clarifié qui alimentait le feu sacrificiel. Demander aux dieux des vaches, c’était demander la prospérité dans ce qu’elle avait de plus concret et de plus vital. Et cette demande concrète était simultanément une demande spirituelle, parce que la vache et la Lumière étaient le même mot.
Ce qui est remarquable dans la façon dont le Rig Veda parle des vaches, c’est l’affection réelle qui transparaît dans certains hymnes. Ce ne sont pas simplement des unités de richesse que l’on comptabilise. Ce sont des présences vivantes avec lesquelles les humains entretiennent une relation de proximité et de réciprocité. Les vaches qui rentrent à l’étable le soir, les vaches qui beuglent pour leurs veaux, les vaches dont le lait est offert aux dieux mélangé au soma : toutes ces images disent une intimité quotidienne, un partage de l’espace et du temps qui crée entre l’homme et l’animal quelque chose de plus profond qu’une simple relation d’utilité.
Le cheval, dont nous avons parlé longuement dans un article dédié, est le deuxième grand animal domestique du Rig Veda. Mais là où la vache est l’animal de la subsistance et de la générosité, le cheval est l’animal de la puissance et de l’aspiration. Il tire les chars des dieux et des rois, il est la monture des guerriers, il est le symbole de la force vitale et de l’énergie spirituelle. Sa valeur dans la société védique était si élevée qu’il servait d’étalon pour les échanges les plus importants : le soma lui-même était échangé contre une vache à sa pleine valeur, et certaines sources mentionnent que les chevaux étaient parmi les cadeaux les plus précieux que l’on puisse offrir. La relation des Indiens Védiques avec leurs chevaux avait une dimension de respect et d’admiration qui va bien au-delà de l’utilitaire, comme le montrent les hymnes du premier mandala qui décrivent le cheval sacrificiel avec une beauté et une tendresse qui ne correspondent pas à la façon dont on parle d’une simple marchandise.
Le chien fait une apparition moins fréquente dans les hymnes, mais lorsqu’il apparaît, c’est souvent avec une précision et une familiarité qui disent quelque chose sur sa place dans la vie quotidienne. Dans la mythologie védique, les chiens sont les gardiens des portes du monde souterrain, une fonction qui leur est attribuée dans de nombreuses traditions anciennes et qui dit quelque chose sur la façon dont les humains ont perçu ces animaux : fidèles, vigilants, capables de percevoir ce que les humains ne voient pas. Mais dans les hymnes plus ordinaires, le chien est simplement présent comme compagnon, comme animal de la maison et de la nuit, dont la proximité avec les humains est assez grande pour qu’il partage leur espace de vie.
La chèvre et le mouton ont une présence double dans les hymnes : animaux d’élevage dont la laine et le lait servaient à la vie quotidienne, et animaux sacrificiels dont la mise à mort ritualisée dans certains yajñas faisait partie du cycle d’offrandes. Nous avons vu dans l’article sur le yajña que cette dimension sacrificielle était moins centrale dans le Rig Veda que les premiers traducteurs ne l’ont cru, mais elle existait, et il serait inexact de la nier. Ce qui est intéressant, c’est que même dans ce contexte sacrificiel, les hymnes qui accompagnent la mise à mort de l’animal ne sont pas des hymnes de violence triomphante. Ce sont des hymnes de reconnaissance, de demande de pardon, de gratitude envers l’animal qui donne sa vie pour nourrir le cycle cosmique. Une civilisation qui demande pardon à l’animal qu’elle sacrifie a une relation au monde vivant qui n’est pas celle d’une civilisation qui se croit maître et seigneur de la nature.
L’âne, que l’on aurait pu croire absent d’un texte aussi chargé de symbolique cosmique, fait des apparitions surprenantes dans les hymnes, notamment comme animal tirant le char des Ashvins, ces dieux guérisseurs dont la monture inhabituelle dit quelque chose sur leur nature : des dieux qui ne se déplacent pas dans la majesté du cheval de guerre mais dans la solidité humble et efficace de l’âne, l’animal qui porte les charges lourdes sans se plaindre et qui trouve son chemin même dans les terrains difficiles. Il y a dans cette image une sagesse sur la nature de la guérison que le choix de l’âne comme monture des médecins divins exprime avec une concision remarquable.
Les oiseaux occupent une place particulière dans le bestiaire védique, à la frontière entre les animaux domestiques et les animaux sauvages. L’aigle qui apporte le soma des hauteurs célestes est sans doute le plus célèbre, mais il y a aussi les perroquets, les cailles, les perdrix, dont certains hymnes mentionnent la présence dans des contextes domestiques ou sacrificiels. Les oiseaux, par leur capacité à se mouvoir entre la terre et le ciel, sont naturellement associés dans la pensée védique au monde intermédiaire, à cet espace entre la conscience ordinaire et le Brahman où se déroulent les expériences spirituelles les plus importantes. Un oiseau qui chante à l’aube n’est pas simplement un phénomène naturel dans la vision védique. C’est un messager du monde intermédiaire, une voix qui annonce le passage de l’obscurité à la Lumière.
Ce qui unit toutes ces présences animales dans le Rig Veda, c’est une vision fondamentale que nous avons déjà rencontrée dans d’autres articles mais qui mérite d’être répétée ici dans ce contexte spécifique : les animaux ne sont pas inférieurs aux humains dans la hiérarchie de l’existence. Ils sont différents, ils occupent des fonctions différentes dans le cosmos, mais ils participent de la même réalité fondamentale, ils sont traversés par les mêmes forces, ils expriment à leur façon les mêmes puissances que les dieux et les humains. La vache qui donne son lait, le cheval qui court, le chien qui veille, l’aigle qui monte : tous ces actes sont des manifestations du Brahman, tous ces animaux sont des formes dans lesquelles la réalité ultime se déploie. Les traiter avec respect, reconnaître leur valeur au-delà de leur utilité, leur attribuer une dimension symbolique et spirituelle n’est pas une naïveté anthropomorphique. C’est la conséquence logique d’une vision du monde dans laquelle tout ce qui existe est sacré parce que tout ce qui existe est une expression du même Absolu.
Cette vision a des conséquences pratiques que nous n’avons pas fini de mesurer. Une civilisation qui voit dans les animaux des participants au cosmos plutôt que des ressources à exploiter ne les traite pas de la même façon qu’une civilisation qui les a réduits à leur valeur marchande. Ce n’est pas un hasard si la protection des animaux, qui aura dans l’hindouisme ultérieur une importance considérable avec le principe d’ahimsa, la non-violence envers tous les êtres vivants, trouve ses racines les plus anciennes dans ce rapport au monde animal que le Rig Veda documente avec tant de précision et de chaleur.
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