
Il y a une idée reçue tenace sur les textes sacrés anciens : ils seraient froids, solennels, distants, écrits dans une langue de cérémonie qui tient les émotions humaines à l’écart pour mieux exprimer le divin. Le Rig Veda contredit cette idée avec une force et une constance qui finissent par être saisissantes. Les hymnes védiques sont des textes d’une intensité émotionnelle remarquable. On y trouve de la joie, de l’émerveillement, de la peur, de la gratitude, du désir, de l’impatience, de la tristesse, de l’exaltation, parfois de la colère et même de l’humour. Ces émotions ne sont pas des ornements rhétoriques ni des faiblesses humaines que le texte sacré tolérerait malgré lui. Elles sont constitutives de la relation entre les rishis et les forces divines qu’ils invoquent, et elles jouent un rôle fonctionnel précis dans l’efficacité du sacrifice.
Pour comprendre pourquoi, il faut revenir sur la nature du sacrifice védique et sur ce que les rishis entendaient par prière. Dans la tradition védique, la prière n’est pas une démarche intellectuelle. Ce n’est pas une formulation de pensées adressées à une entité supérieure dans l’espoir d’être entendu. C’est un acte de mise en résonance, une façon de vibrer à la même fréquence que la force que l’on invoque pour en attirer la présence et l’énergie. Et cette mise en résonance passe nécessairement par l’émotion, parce que l’émotion est le registre dans lequel la conscience humaine vibre avec la plus grande intensité. Un hymne récité sans émotion, avec la seule précision technique d’une récitation apprise par cœur, n’atteint pas ce qu’il vise. Il a la forme juste mais pas la vie qui lui donne son efficacité.
La joie est sans doute l’émotion la plus omniprésente dans les hymnes. Elle n’est pas la joie tranquille et pondérée d’une méditation réussie. C’est une joie exubérante, débordante, parfois presque enfantine dans son intensité. Les dieux sont invités à venir avec joie, à boire le soma avec joie, à accepter les offrandes avec joie. Le sacrifiant exprime sa propre joie d’accomplir le sacrifice, sa joie de voir le feu s’allumer, sa joie d’entendre les hymnes résonner. Cette joie n’est pas performative. Elle est la marque d’une relation authentique, d’un contact réel avec quelque chose de plus grand que soi qui produit inévitablement cette qualité particulière d’exaltation que nous reconnaissons tous, même si nous n’avons pas toujours les mots pour la nommer. Dans le huitième mandala, on peut lire des hymnes où la jubilation du sacrifiant qui a bu le soma est palpable à travers les siècles, une jubilation qui dit à la fois l’ivresse physique et l’exaltation spirituelle, inséparables dans l’expérience védique.
L’émerveillement est une autre émotion fondamentale des hymnes. Les rishis ne regardent pas les phénomènes naturels, les dieux, l’expérience du Brahman avec les yeux blasés de quelqu’un qui a tout vu et tout expliqué. Ils regardent avec les yeux grands ouverts de quelqu’un pour qui chaque lever de soleil est un miracle, chaque crue printanière une merveille, chaque expérience du soma une révélation. Les hymnes à Ushas, l’Aurore, sont parmi les plus beaux du corpus précisément parce qu’ils transmettent cet émerveillement avec une fraîcheur et une précision qui n’ont pas pris une ride en six mille ans. Quelqu’un qui a vraiment regardé le ciel se décolorer à l’aube, qui a vu les premières lumières roses apparaître au-dessus des montagnes, reconnaît immédiatement dans ces hymnes la qualité exacte de l’émotion qu’il a ressentie. Les rishis ne décrivent pas l’aurore. Ils transmettent l’émerveillement de l’aurore.
La gratitude est une émotion qui structure profondément la relation entre les rishis et les dieux. Mais c’est une gratitude qui n’a rien de la déférence craintive du croyant envers un dieu tout-puissant. C’est une gratitude de partenariat, la reconnaissance de quelqu’un qui sait ce qu’il doit à ses alliés et qui l’exprime sans fausse modestie ni exagération servile. Les hymnes qui remercient Indra de ses victoires, Agni de son feu toujours fidèle, les Ashvins de leurs guérisons, ont une chaleur humaine et une franchise qui disent une relation vécue, pas une relation de protocole. On remercie un ami qui a tenu sa parole, pas un monarque capricieux qu’il faut flatter.
La peur est aussi présente dans les hymnes, et sa présence est particulièrement instructive. Ce n’est pas la peur du châtiment divin, la peur d’un dieu offensé qui va punir les manquements du sacrifiant. C’est une peur plus fondamentale et plus honnête : la peur de rater l’essentiel, de passer à côté de ce que la vie peut offrir, de laisser Vritra, l’obscurité intérieure, l’emporter sur la Lumière. Dans les hymnes à Varuna, cette peur prend une forme particulièrement touchante. Le rishi interroge le dieu : ai-je failli à la Vérité ? Ai-je dit quelque chose de faux ? Ai-je laissé mon ego prendre le dessus ? Purifies-moi de mes erreurs. C’est une peur qui n’humilie pas. Elle grandit celui qui la ressent, parce qu’elle dit une conscience aiguë de ce qui est en jeu dans la vie spirituelle.
Le désir est une émotion que les hymnes védiques n’essaient pas de masquer ou de sublimer dans un langage édulcoré. Les demandes aux dieux sont franches, directes, parfois même impérieuses : donne-moi des vaches, donne-moi des chevaux, donne-moi des fils, donne-moi la victoire, donne-moi la Lumière, donne-moi l’immortalité. Ce mélange de désirs matériels et de désirs spirituels dans les mêmes hymnes a souvent embarrassé les traducteurs et les commentateurs qui auraient préféré que les textes sacrés se cantonnent au spirituel. Mais ce mélange est précisément ce qui fait la vérité du texte : la civilisation védique ne séparait pas le désir de richesse matérielle du désir de richesse spirituelle. Les deux relevaient de la même aspiration fondamentale à la plénitude, et les dieux étaient invités à y contribuer dans les deux registres simultanément.
Il y a dans certains hymnes une dimension d’urgence émotionnelle qui est saisissante. Le sacrifiant qui demande à Indra de venir maintenant, tout de suite, pas demain, pas dans un moment, maintenant, avec cette impatience d’enfant qui attend quelque chose de promis et dont chaque minute d’attente est une éternité : cette urgence n’est pas rhétorique. Elle dit quelque chose sur la façon dont les rishis vivaient leur relation aux dieux, avec une immédiateté et une intensité qui ne laissaient pas de place à la distance froide du théologien ou au détachement du philosophe.
L’humour, enfin, fait des apparitions dans le Rig Veda que les traducteurs pudibonds ont souvent atténuées ou ignorées. Il y a des hymnes qui jouent avec les mots, qui mettent les dieux dans des situations légèrement ridicules, qui décrivent avec une ironie affectueuse les excès du dieu qui a trop bu de soma. Ces touches d’humour ne sont pas des imperfections qui se seraient glissées dans un texte sacré malgré la vigilance de ses auteurs. Elles sont la marque d’une relation aux dieux suffisamment intime et confiante pour se permettre de rire avec eux, pas seulement de les révérer de loin.
Ce que tout cela dit sur la spiritualité védique est fondamental. Elle n’était pas une spiritualité de la répression émotionnelle, du détachement glacé, de l’impassibilité comme idéal. C’était une spiritualité de la pleine présence, dans laquelle toutes les émotions humaines avaient leur place dans la relation avec le divin, y compris les plus intenses, les plus contradictoires, les plus difficiles à avouer. Les rishis apportaient au sacrifice tout ce qu’ils étaient, pas seulement la partie d’eux-mêmes qui correspondait à une image préconçue du parfait dévot. Et c’est peut-être pour cela que leurs hymnes, après six mille ans, continuent de toucher quelque chose en nous qui reconnaît dans leur voix une humanité complète, non censurée, réelle.
Laisser un commentaire