
Il y a une dimension du Rig Veda que l’on néglige facilement quand on le lit comme un texte unitaire, comme si ses 1028 hymnes formaient un bloc homogène sorti d’une seule tradition, d’un seul lieu, d’un seul moment. La réalité est beaucoup plus riche et plus complexe. Le Rig Veda est le produit d’une civilisation qui s’étendait sur un territoire immense, du Gange à l’Indus et au-delà, pendant près de deux millénaires, et les différentes régions de ce territoire ont laissé des traces distinctes dans les hymnes. Ces traces sont perceptibles dans le vocabulaire, dans les images, dans les dieux qui sont privilégiés, dans la façon de concevoir le sacrifice et l’expérience spirituelle. Lire le Rig Veda en tenant compte de ces variations régionales, c’est lui restituer une profondeur humaine et géographique que la lecture purement philosophique ou spirituelle tend à effacer.
Le territoire védique n’était pas uniforme. Il comprenait des zones de plaines alluviales le long des grandes rivières, des contreforts montagneux au nord-ouest, des zones semi-arides à l’est, des régions de forêts denses vers le sud et l’est. Ces différences géographiques produisaient des modes de vie différents, des économies différentes, des relations différentes avec la nature et ses forces. Un clan de rishis vivant dans les contreforts de l’Himalaya ou de l’Hindu Kush avait une relation au monde naturel qui n’était pas la même que celle d’un clan établi dans les plaines fertiles de la Sarasvatî. Ces différences se retrouvent dans les hymnes, discrètement mais perceptiblement, pour qui sait les lire.
Les hymnes des mandalas les plus anciens, les mandalas deux à six, portent les marques d’une culture pastorale et semi-nomade, encore proche de ses origines dans les zones montagneuses du nord-ouest. Les images dominantes sont celles du bétail, des chevaux, des rivières en crue, des orages et des batailles. Indra y est omniprésent, dieu guerrier dont la puissance se manifeste dans les phénomènes naturels les plus dramatiques : la foudre, la tempête, les crues. Cette relation intense avec les forces naturelles les plus brutales est cohérente avec une culture de montagne et de grande plaine, exposée à des phénomènes climatiques violents et imprévisibles, dépendante de la pluie et des crues pour sa survie.
Les familles de rishis du nord-ouest, celles qui vivaient le plus près des montagnes d’où descendaient les grandes rivières, ont développé une sensibilité particulière à l’eau sous toutes ses formes. Les hymnes aux rivières, les invocations aux eaux, les descriptions des crues printanières qui fertilisent les plaines : tout cela a une précision et une intensité qui disent une familiarité directe avec ces phénomènes. La Sarasvatî, la rivière déifiée, est décrite avec une abondance et une puissance qui correspondent à ce que devait être cette rivière dans sa pleine période, vue depuis les régions qui dépendaient directement de ses crues pour leurs récoltes. Ce n’est pas une description abstraite. C’est une description vécue, géographiquement située, émotionnellement chargée par des générations de dépendance à cette eau.
Les mandalas intermédiaires, composés à une époque où la civilisation védique avait pleinement développé sa dimension urbaine, portent les marques d’une culture plus sédentaire, plus diversifiée, plus en contact avec des populations et des traditions différentes. Le vocabulaire s’enrichit, les métaphores se complexifient, les dieux invoqués se diversifient. On voit apparaître dans certains hymnes des influences qui semblent venir de l’est, de zones plus boisées et plus humides, avec des images de forêts, d’animaux sauvages, de forces naturelles différentes de celles des plaines semi-arides du nord-ouest. Ces influences ne sont pas toujours faciles à identifier avec précision, mais elles contribuent à la richesse stylistique et symbolique des mandalas de cette période.
La question des influences extérieures est particulièrement intéressante. La civilisation védique n’était pas isolée. Elle était en contact commercial et culturel avec les autres grandes civilisations de son époque : la Mésopotamie, l’Égypte, les civilisations de l’Asie centrale. Des objets de l’Indus ont été retrouvés à Ur et à Babylone. Des influences mésopotamiennes se détectent dans certains aspects de l’artisanat de la civilisation de l’Indus. Et certains chercheurs ont identifié dans quelques hymnes du Rig Veda des échos de mythologies qui semblent avoir des parallèles dans d’autres traditions du Proche-Orient ancien. Ces influences croisées ne diminuent pas l’originalité du Rig Veda. Elles le replacent dans le contexte d’un monde ancien qui était bien plus interconnecté qu’on ne le croyait.
La relation avec les populations non védiques du territoire est une autre source d’influences régionales. Les Dasyus, les Dâsas, ces peuples que les hymnes décrivent comme impies, comme des ennemis des dieux et des sacrifices, vivaient sur le même territoire que les Âryas et interagissaient avec eux de façon continue. Ces interactions ont laissé des traces dans le texte, sous forme de références à des pratiques différentes, à des noms de lieux et de personnes qui ne sont pas d’origine indo-européenne, à des éléments de vocabulaire dont l’origine semble dravidienne ou proto-dravidienne. Ces traces disent que la civilisation védique n’était pas un bloc ethnique et culturel homogène, mais une civilisation composite, née du contact et de la fusion de traditions différentes.
Le zoroastrisme iranien, dont nous avons parlé dans d’autres articles comme la tradition sœur du védisme, représente une influence particulièrement significative dans les hymnes les plus anciens. Les deux traditions partagent un fond commun qui remonte à une époque antérieure à leur séparation géographique, mais elles ont ensuite évolué différemment sous l’influence de leurs environnements respectifs. Dans le Rig Veda, on peut parfois identifier des hymnes ou des passages qui semblent plus proches de la sensibilité iranienne que d’autres, ce qui suggère qu’ils ont été composés dans des zones frontalières entre les deux traditions, là où les échanges étaient les plus intenses. L’Afghanistan et le Turkménistan actuels étaient précisément ces zones de contact, et les fouilles archéologiques y ont révélé des civilisations qui partageaient des éléments des deux traditions.
Les mandalas les plus récents, et en particulier le dixième, portent les marques d’une période de transition et de déplacement. La sécheresse qui a provoqué l’assèchement de la Sarasvatî a contraint des populations entières à migrer vers l’est et le sud, dans des régions qu’elles ne connaissaient pas, avec des conditions naturelles différentes de celles dont elles venaient. Ces migrations ont produit des contacts avec de nouvelles populations, de nouvelles traditions, de nouvelles façons de concevoir le divin et le monde. Le dixième mandala est le plus hétérogène du corpus précisément parce qu’il a été composé dans ce contexte de brassage et de transition, par des rishis qui se retrouvaient dans des environnements nouveaux et dont la vision du monde était en train de s’adapter, parfois douloureusement, à cette nouvelle réalité.
Ce que les influences régionales nous disent sur le Rig Veda, c’est qu’il n’est pas tombé du ciel comme une révélation figée et intemporelle. Il est le produit d’une humanité concrète, géographiquement située, historiquement déterminée, en contact permanent avec des environnements naturels et des traditions culturelles diverses. Cette humanité a produit quelque chose d’universel, mais elle l’a fait en partant du particulier, du local, du vécu. C’est peut-être la leçon la plus importante que les influences régionales nous livrent : la vérité universelle ne se dit pas dans l’abstrait. Elle se dit depuis un lieu, depuis une expérience, depuis une relation concrète avec le monde. Et c’est précisément cet enracinement dans le concret qui donne aux hymnes du Rig Veda leur force et leur durabilité.
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