
Il y a dans le Rig Veda une présence que l’on finit par reconnaître partout, discrète et insistante à la fois, qui traverse les hymnes comme une rivière souterraine traverse un paysage : c’est l’eau. Pas l’eau au sens climatique ou agricole, même si cette dimension existe aussi dans le texte. L’eau comme force vivante, comme puissance spirituelle, comme symbole d’un mode de connaissance radicalement différent de celui que notre époque a érigé en seule norme valable. Ce mode de connaissance, les rishis l’appelaient par plusieurs noms, et l’eau en était l’image la plus juste et la plus constante.
Pour comprendre pourquoi, il faut partir de ce que les Védiques entendaient par connaissance. Dans la pensée védique, il y a deux façons fondamentalement différentes de connaître le réel. La première est celle de l’intellect, rationnelle, analytique, qui découpe, classe, compare, déduit. C’est la connaissance que nous valorisons presque exclusivement dans la modernité occidentale. Elle est utile, efficace, irremplaçable pour naviguer dans le monde ordinaire. Mais elle a une limite fondamentale : elle ne peut connaître que ce qu’elle peut saisir, c’est-à-dire ce qui se laisse découper et classer. Or le Brahman, la réalité ultime, ne se laisse pas découper. Il ne se laisse pas saisir par l’intellect parce que l’intellect fait lui-même partie de ce qu’il cherche à saisir. C’est le serpent qui essaie de mordre sa propre queue.
La deuxième façon de connaître, celle que les rishis cultivaient et que le soma facilitait, est d’une nature totalement différente. Elle ne saisit pas. Elle reçoit. Elle ne découpe pas. Elle coule. Elle ne s’impose pas à la réalité pour l’analyser. Elle s’y abandonne pour la ressentir de l’intérieur. C’est ce que nous appelons aujourd’hui intuition, mais ce mot, dans l’usage courant, a été tellement banalisé et réduit qu’il ne rend plus justice à ce dont il s’agit. Pour les rishis, cette forme de connaissance n’était pas un à-côté agréable de la pensée rationnelle, une impression vague dont on se méfie à moitié. C’était la forme supérieure de connaissance, celle qui permet d’atteindre ce que l’intellect ne peut pas atteindre. Et l’image la plus juste pour la décrire, c’était l’eau.
L’eau ne résiste pas. Elle ne s’impose pas. Elle prend la forme du contenant qui la reçoit sans perdre sa propre nature. Elle trouve toujours son chemin, non pas par la force mais par la persistance et la fluidité. Elle s’insinue dans les fissures que la roche n’a pas vues. Elle descend toujours, obéissant à une loi qui la dépasse et à laquelle elle ne résiste pas. Elle reflète ce qui est au-dessus d’elle avec une fidélité parfaite quand elle est calme, et cette capacité de réflexion parfaite, les rishis la voyaient comme l’image exacte de ce que fait la conscience quand elle est purifiée de l’agitation de l’ego : elle reflète le Brahman tel qu’il est, sans déformation, sans interprétation, sans le filtre de Maya.
Dans les hymnes, les Eaux sont des déesses, des mères, des nourrices. L’hymne 10.9, l’un des plus beaux et des plus directs du texte, s’adresse directement à elles : leurs eaux donnent du plaisir, elles apportent la puissance et le grand bonheur lumineux. Ce n’est pas une prière pour la pluie. C’est une invocation à une forme de connaissance, à cette capacité de recevoir et de refléter qui est la condition de l’illumination. Les Eaux sont invoquées parce qu’elles représentent l’état intérieur nécessaire pour que l’expérience du Brahman soit possible : la fluidité, la réceptivité, l’absence de résistance.
Sarasvatî, la grande rivière déifiée dont nous avons parlé dans un autre article, est la figure la plus développée de ce principe. Elle est simultanément la rivière physique qui irrigue les terres et le flot de la connaissance intuitive qui irrigue la conscience. Ces deux dimensions sont inséparables dans le texte, précisément parce que pour les rishis, la rivière physique et la connaissance intuitive fonctionnent selon le même principe : elles coulent, elles nourrissent, elles fertilisent, elles trouvent leur chemin sans effort et sans violence. Sarasvatî illumine les méditations parce que la méditation est elle-même un état de fluidité intérieure, un état dans lequel la conscience cesse de résister et de contrôler pour simplement laisser couler ce qui veut couler.
Le soma lui-même est associé à l’eau de façon constante dans les hymnes. Il est pressé, purifié, mélangé à l’eau et au lait. Il coule à travers des filtres de laine. Il est décrit comme un flot, une rivière, un courant. Ce vocabulaire aquatique n’est pas accidentel. Il dit quelque chose sur la nature de l’expérience que le soma produit : une dissolution des résistances intérieures, un lâcher-prise de l’ego qui contrôle et filtre, un état de fluidité dans lequel la conscience peut recevoir ce qu’elle ne pouvait pas recevoir dans son état ordinaire contracté et défensif. L’eau et le soma convergent vers le même symbole : la conscience ouverte, réceptive, fluide, capable de refléter et de recevoir la Lumière.
Il y a une pratique contemporaine qui illustre ce principe avec une clarté frappante : le yoga nidra, le sommeil yogique, dans lequel le pratiquant maintient une conscience claire dans un état de relaxation totale du corps et du mental. Les instructeurs de yoga nidra utilisent souvent l’image de l’eau calme pour guider leurs élèves vers cet état. Pas par hasard. Ils puisent, consciemment ou non, dans une tradition vieille de six mille ans qui avait compris que la conscience intuitive ressemble à une surface d’eau parfaitement calme : elle ne produit rien par elle-même, elle ne résiste à rien, elle reflète simplement et parfaitement ce qui est là.
Ce que cette symbolique de l’eau dit sur notre époque est inconfortable. Nous vivons dans une civilisation qui valorise presque exclusivement la connaissance de type intellectuel et analytique, la connaissance qui saisit, qui contrôle, qui maîtrise. Nous avons construit des systèmes éducatifs entiers autour de cette forme de connaissance et nous avons progressivement marginalisé, quand nous ne l’avons pas simplement ridiculisée, la connaissance intuitive. Le résultat est une culture extraordinairement efficace pour certaines tâches et profondément démunie pour d’autres : pour se connaître soi-même, pour comprendre ce qui ne se mesure pas, pour percevoir ce qui ne se démontre pas.
Les rishis ne faisaient pas ce choix. Ils cultivaient les deux formes de connaissance, et ils savaient que la seconde, la connaissance fluide et réceptive que l’eau symbolise, était la condition de la première. Un intellect nourri par l’intuition est un intellect qui sait ce qu’il cherche et pourquoi. Un intellect coupé de l’intuition est une machine efficace qui tourne à vide, produisant des réponses de plus en plus précises à des questions de moins en moins importantes.
L’eau du Rig Veda nous dit cela avec une simplicité et une évidence que les millénaires n’ont pas entamée. Elle coule toujours. Elle cherche toujours son chemin vers le bas, vers la mer, vers ce grand océan dont Varuna est la divinité et qui est une des images les plus anciennes du Brahman lui-même. Elle ne force pas. Elle attend. Elle contourne. Et quand les conditions sont réunies, quand la surface est calme et le fond est clair, elle reflète le Ciel avec une perfection que rien d’autre ne peut égaler.
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