
Le peuple védique avait une vision du monde en trois niveaux. Le Ciel, la Terre et le Monde Intermédiaire. Cette division, que l’on retrouve dans presque toutes les traditions spirituelles qui ont suivi, n’était pas une construction mythologique destinée à expliquer la foudre ou les saisons. C’était une carte. Une carte des états de conscience que l’être humain peut traverser, et que les rishis connaissaient de l’intérieur, grâce notamment au soma.
La Terre, c’est notre état ordinaire. Ce que nous percevons au quotidien avec nos cinq sens, ce que nous appelons la réalité. Dans le védisme, ce n’est pas la réalité, c’est Maya : l’illusion construite par des organes sensoriels limités qui ne captent qu’une fraction infime de ce qui existe. Nos yeux ne voient pas les infrarouges ni les ultraviolets. Nos oreilles n’entendent pas les infrasons ni les ultrasons. Notre intellect, que les Indiens considèrent comme un sens parmi d’autres et non comme le sommet de l’être, ne comprend que ce qu’il a appris à reconnaître. Le reste lui échappe. Nous vivons dans un monde filtré, réduit, appauvri par rapport à ce qui est réellement là. C’est ça, la Terre. Pas le sol sous les pieds, mais l’état de conscience dans lequel la quasi-totalité des humains passe l’essentiel de leur existence.
Le Ciel, c’est l’autre extrémité. La fusion avec l’univers. Ce que le védisme appelle le Brahman, l’Absolu, sat-cit-ananda, c’est-à-dire l’Être, la Conscience et la Félicité, les trois aspects inséparables de la réalité ultime. C’est l’état dans lequel l’intellect se tait, où l’ego disparaît, où la frontière entre soi et le reste de l’univers s’efface. Ce n’est pas un état de vide ou d’inconscience. C’est au contraire une conscience maximale, infiniment plus vaste que celle de l’état ordinaire. Les rishis l’appellent la Lumière, l’immortalité, la Vérité. Dans le huitième mandala, quelqu’un qui vient de traverser cette expérience écrit simplement : « Nous avons bu le soma. Nous sommes devenus immortels. Nous sommes entrés dans la Lumière, nous y avons trouvé les dieux. » Pas d’élaboration, pas de système philosophique. Un constat.
Entre ces deux pôles, il y a tout le reste. C’est le Monde Intermédiaire.
C’est là que tout se passe, en réalité. C’est là que vivent les dieux védiques, les démons, les esprits, les Angiras et les autres entités que les hymnes invoquent sans arrêt. C’est là aussi que se trouvent les humains en route vers l’extase mystique, ceux qui ont quitté l’état ordinaire sans avoir encore atteint la fusion complète. Le Monde Intermédiaire, c’est l’espace des états de conscience intermédiaires, et c’est précisément là que le travail spirituel se fait. C’est là que se produisent les événements que nous qualifierons aujourd’hui de paranormaux : les visions, les prémonitions, les perceptions extra-sensorielles, les expériences de sortie hors du corps. Les rishis ne les considéraient pas comme extraordinaires. Ils faisaient partie du paysage normal de quiconque progressait sérieusement sur le chemin.
Ce schéma en trois niveaux, on le retrouve dans le védisme lui-même sous de multiples formes, comme si la structure tripartite était une loi fondamentale de l’univers que les Védiques avaient identifiée et déclinée dans tous les domaines. Les trois gunas d’abord : sattva, la pureté et la luminosité ; rajas, l’énergie et l’action ; tamas, l’inertie et la dégradation. Ces trois qualités fondamentales se combinent pour créer la matière et l’esprit, et les Indiens ont toujours dit que la matière n’est que de l’esprit solidifié. La trimurti ensuite, qui naîtra quelques siècles après le Rig Veda mais qui en est la continuation directe : Brahma le créateur, Vishnu qui maintient et fait fonctionner, Shiva qui détruit pour libérer la place à ce qui vient. Les trois conditions nécessaires pour connaître le Brahman : des dispositions d’esprit purifiées, un environnement adéquat, un moyen efficace. Et la définition même du Brahman : sat-cit-ananda, trois termes inséparables pour désigner une réalité unique.
Ce n’est pas une coïncidence si le même principe structurant se retrouve partout. C’est parce que les rishis observaient la même chose sous des angles différents. La tripartition Terre-Monde Intermédiaire-Ciel n’est pas une cosmologie inventée pour donner du sens à l’inexplicable. C’est la description d’une expérience vécue, répétée, transmise de génération en génération dans une tradition orale d’une précision remarquable. Quand un rishi du sixième mandala, l’un des plus anciens, invoque Indra ou Varuna, il ne s’adresse pas à des entités extérieures dans un Ciel situé quelque part au-dessus des nuages. Il fait appel à des forces intérieures, à des aspects de lui-même et de l’univers qui sont accessibles dans le Monde Intermédiaire, sur le chemin vers la Lumière.
Indra, le dieu guerrier rattaché aux sens et à l’intellect, est la force qui combat l’obscurité intérieure, Vritra, celui qui obstrue, qui empêche la conscience d’avancer. Agni est le feu de la transformation, la Lumière qui chasse les ténèbres. Ushas, l’Aurore, c’est le premier signe que le Ciel approche. Tous ces dieux habitent le Monde Intermédiaire, tous participent au passage de la Terre vers le Ciel. La mythologie védique est une phénoménologie des états de conscience, et une phénoménologie d’une richesse et d’une précision que la psychologie contemporaine commence seulement à rattraper.
Ce qui rend cette vision particulièrement intéressante pour nous aujourd’hui, c’est qu’elle n’est pas dualiste. Il n’y a pas d’un côté la matière et de l’autre l’esprit, d’un côté le profane et de l’autre le sacré. La Terre, le Monde Intermédiaire et le Ciel sont trois états d’une même réalité continue. L’être humain peut les traverser tous les trois, et le but de la vie spirituelle védique est précisément d’élargir le champ de conscience jusqu’à englober le Ciel sans perdre contact avec la Terre. Les rishis ne fuyaient pas le monde. Ils buvaient le soma, touchaient le Brahman, puis revenaient écrire des hymnes d’une beauté et d’une précision stupéfiantes. Le Monde Intermédiaire était leur terrain de travail habituel.
Quand la pénurie de soma a frappé entre 2200 et 2100 avant notre ère, c’est cette carte qui a été perdue en premier. Les rites ont continué, mais sans le moyen qui permettait de les vivre de l’intérieur. Le Monde Intermédiaire s’est progressivement peuplé de peurs plutôt que d’exploration. Les dieux, qui étaient des forces intérieures bien connues, sont devenus des entités extérieures qu’il fallait apaiser. Et le Ciel, qui était une destination accessible, est devenu un paradis lointain réservé aux morts vertueux. La religion avait remplacé la spiritualité. Ce n’est pas propre au védisme. C’est le mouvement que l’on observe partout dans l’histoire humaine, chaque fois que la transmission directe de l’expérience se rompt.
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