Les effets spirituels du Soma selon les hymnes du Rig Veda

Il y a quelque chose d’assez troublant dans la façon dont les traducteurs occidentaux du Rig Veda ont généralement abordé la question du soma. La plupart d’entre eux, coincés dans leurs certitudes académiques ou leur propre rapport crispé aux états modifiés de conscience, ont soigneusement contourné le sujet, ou l’ont noyé sous des considérations rituelles et botaniques qui permettaient d’éviter l’essentiel. L’essentiel, c’est que le soma était un psychotrope puissant, que tout le monde le savait dans la civilisation védique, et que le Rig Veda en parle sans la moindre ambiguïté pour qui veut bien lire le texte sans œillères.

Commençons par ce que la plante était. Le neuvième mandala lui est entièrement consacré. C’est le seul dieu à qui un mandala entier est dédié. On ne parle jamais de ses feuilles, de ses graines, de ses fruits ni de ses fleurs, mais de ses fibres. Ce détail a son importance. En 2009, des archéologues russes ont mis au jour en Mongolie une tapisserie du premier siècle de notre ère, tissée en Palestine ou en Syrie, brodée dans les cités de l’Indus. Le motif représente des prêtres zoroastriens vénérant un champignon identifié comme une variété indienne de psilocybes, c’est-à-dire un champignon contenant de la psilocybine. Or le zoroastrisme est la fille directe du védisme, et ses prêtres utilisaient la même boisson, appelée haoma en iranien, soma en sanskrit. La conclusion est difficile à éviter : le soma contenait une tryptamine, de la même famille que la diméthyltryptamine, que notre cerveau produit naturellement, et que l’on retrouve activée par le yoga, la méditation profonde et surtout le pranayama.

Stanislav Grof a passé plus de dix ans à soigner des patients souffrant de troubles psychiques graves avec du LSD, avec des résultats remarquables. Lorsque les campagnes menées par des sectes fondamentalistes américaines ont rendu la chose impossible administrativement, il a développé, avec l’aide de yogis, la respiration holotropique. Résultats identiques. Ce n’est pas un détail anecdotique. Cela signifie que les rishis védiques, en buvant le soma dans le cadre d’un rituel précis, vivaient les mêmes expériences que ce que la recherche contemporaine documente aujourd’hui : expansion de la conscience, dissolution temporaire de l’ego, sentiment d’unité avec l’univers, expérience de transcendance dépassant les limites ordinaires de la perception.

Les hymnes le disent en toutes lettres, et c’est là que le texte devient extraordinairement précis. Dans le huitième mandala, hymne 48, verset 3, on lit : « Nous avons bu le soma. Nous sommes devenus immortels. Nous sommes entrés dans la Lumière, nous y avons trouvé les dieux. » Ce n’est pas une métaphore poétique d’auteur de dimanche. C’est un compte rendu d’expérience. Quelqu’un a bu la plante, a traversé quelque chose d’intense, et décrit ce qu’il a vécu en termes directs : immortalité, Lumière, présence divine. Dans le deuxième mandala, hymne 41, verset 4 : « Mitra et Varuna, ce jus de soma permet d’atteindre la Vérité. » Pas une vérité philosophique abstraite. La Vérité, avec une majuscule, qui dans le védisme désigne le Brahman, l’Absolu, ce que les hindous contemporains appellent encore aujourd’hui l’illumination ou la Délivrance.

Il faut bien comprendre ce que signifie le mot « Lumière » dans ces hymnes, parce qu’il y revient des centaines de fois et qu’il ne s’agit pas du soleil qui se lève. La Lumière, c’est l’illumination au sens strict. C’est l’état dans lequel l’intellect se tait enfin, où Maya, l’illusion construite par nos sens limités, se dissout, et où le Brahman apparaît. Le soma ouvrait cette porte. C’est pour ça que le neuvième mandala est le seul dédié à un être unique, et c’est pour ça que Soma est déifié : non pas parce que les Védiques étaient de gentils poètes un peu superstitieux, mais parce qu’ils avaient compris que cette plante donnait accès à quelque chose que rien d’autre ne permettait d’atteindre aussi directement.

L’hymne 79 du huitième mandala est particulièrement frappant à cet égard. On y lit que le soma « couvre celui qui est nu, soigne tous ceux qui sont malades, fait voir l’aveugle et marcher le boiteux ». Ces formulations ont scandalisé plus d’un exégète qui y a vu des exagérations mythologiques. En réalité, quiconque a une expérience personnelle des tryptamines reconnaît immédiatement de quoi il s’agit. L’aveugle qui voit, le boiteux qui marche : ce sont des descriptions d’états intérieurs. Le soma éliminait les blocages psychiques, les douleurs non résolues, les perceptions faussées par l’ego et la peur. Il donnait accès à une dimension de l’être que l’état de conscience ordinaire ne permet pas d’atteindre. C’était une thérapeutique spirituelle, et les rishis le savaient parfaitement.

Ce qui rend la civilisation védique unique, et que l’archéologie confirme maintenant clairement, c’est que ces expériences n’étaient pas réservées à une élite de mystiques reclus. Tous les dirigeants, tous les responsables de la société, participaient aux sacrifices et buvaient le soma régulièrement. Râjas, prêtres, Maitres de maison, et les femmes aussi, les textes le précisent sans équivoque. Une civilisation entière dont les décideurs vivaient régulièrement la dissolution de l’ego, l’expérience de l’unité et la disparition de l’agressivité. L’archéologie le confirme à sa façon : pas de palais, pas de temple de prestige, pas d’armée, pas d’esclavage, pas d’étalage de richesse, une gestion des eaux usées que les autres civilisations de l’époque n’ont pas atteinte avant des siècles. Ce n’est pas une coïncidence.

La pénurie de soma, liée à une sécheresse généralisée entre 2200 et 2100 avant notre ère, va tout changer. Le soma disparaît progressivement. On lui substitue d’autres plantes : l’éphédra mélangé au cannabis, le lotus bleu. Qui n’ont pas du tout les mêmes effets. Le dixième mandala, le plus récent, porte la trace de cette rupture. On y voit apparaître les castes, la morale, les interdictions, et quelques hymnes qui disent discrètement mais clairement que le soma se raréfie et que certains n’y ont plus accès. Les égos reviennent. La violence aussi. La spiritualité cède progressivement la place à la religion, c’est-à-dire au rite vidé de son contenu direct. Ce que les prêtres des siècles suivants feront du sacrifice, sans la plante qui en était le cœur, ressemble à ce que deviendrait la messe si on en retirait le sens mystique : une cérémonie.

Pour qui a eu vingt ans en 1967, tout ceci est d’une clarté aveuglante. Les rishis du Rig Veda n’avaient pas besoin de Griffiths ni de Carhart-Harris pour savoir ce qui se passait quand on buvait le soma dans un cadre rituel, en bonne compagnie, avec des chants et un feu. Ils le savaient de l’intérieur. Et ils l’ont écrit, avec une précision et une honnêteté que leurs traducteurs n’ont pas toujours eu le courage de reconnaître.


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