
Imaginez un livre si ancien que l’écriture n’existait pas encore quand il fut composé. Imaginez des hommes et des femmes qui, dans la vallée de grandes rivières du nord-ouest de l’Inde actuelle, il y a peut-être trois mille cinq cents ans, levaient les yeux vers le ciel à l’aurore et trouvaient des mots pour dire leur émerveillement. Ces mots, ils les ont confiés non pas au papier ou à la pierre, mais à la mémoire vivante de leurs enfants, qui les ont transmis à leurs propres enfants, et ainsi de suite, de bouche à oreille, de génération en génération, pendant des millénaires, sans en perdre une syllabe. Ce livre, c’est le Rig Veda.
Le mot lui-même dit beaucoup. Veda vient de la racine sanskrite vid, qui signifie savoir, connaître, voir. C’est la même racine que le latin videre, que le français voir, que l’anglais wit. Rig, ou plus précisément Ric, désigne le vers, l’hymne chanté, la parole ciselée. Le Rig Veda est donc, dans sa traduction la plus simple, le savoir des hymnes, ou la connaissance par le chant.
Il est composé de mille vingt-huit hymnes, regroupés en dix livres que l’on appelle Mandalas, ce qui signifie cercles ou cycles. Ces hymnes s’adressent à des forces que les poètes védiques appellent des dieux, mais qu’il serait réducteur d’imaginer comme des personnages à forme humaine assis sur des nuages. Agni est le feu, mais aussi le principe de transformation qui permet à toute chose de passer d’un état à un autre. Il symbolise la lumière, celle de l’Illumination. Indra est la foudre, mais aussi la force qui brise les obstacles et libère les eaux retenues, tue ce qui nous empêche d’obtenir la Lumière. Varuna est le ciel nocturne, ou l’Océan, mais aussi le garant silencieux de l’ordre de l’univers. Ces figures ne sont pas de simples superstitions primitives. Elles sont des tentatives, d’une profondeur saisissante, pour nommer les puissances qui gouvernent le monde visible et invisible, intérieur et extérieur.
Ce qui frappe le lecteur moderne qui s’approche du Rig Veda pour la première fois, c’est à la fois la distance et la proximité. La distance est réelle. La langue est difficile, archaïque, dense, pleine de jeux de mots et d’allusions qui supposent une familiarité avec un monde disparu. Les traducteurs eux-mêmes, depuis des siècles, se disputent le sens de certains passages. Le sanskrit védique n’est pas le sanskrit classique de Kalidasa ou de la Bhagavad-Gita. C’est une langue plus ancienne, plus rugueuse, plus proche et plus ancienne des langues indo-européennes, du grec au latin, du persan au celte.
Mais la proximité est là aussi, et elle est bouleversante. Un père qui demande aux dieux de protéger son fils. Une femme qui chante son amour au lever du soleil. Un sage qui, la nuit, se demande ce qu’il y avait avant la création, avant même que les dieux existent. Ce vertige devant l’origine des choses, cette tendresse pour les êtres aimés, cette gratitude pour la lumière du matin, tout cela nous parle encore, directement, sans intermédiaire.
Mais c’est surtout, la recherche de l’Illumination, par la consommation du Soma, une plane enthéogène, qui transparaît, jusqu’à neuvième mandala. (qui n’est consacré qu’au dieu Soma).
Le Rig Veda n’est pas la Bible. Il n’est pas le Coran. Il n’est pas non plus un texte philosophique au sens grec du terme. Il est quelque chose d’antérieur à toutes ces catégories. Il est de la poésie au sens le plus radical du mot, c’est-à-dire une façon de faire exister le monde en le nommant. Les Rishi, les poètes-voyants qui ont composé ces hymnes, ne séparaient pas le beau du vrai, ni le chant de la pensée, ni la prière de la connaissance. Pour eux, voir juste et dire beau était une seule et même chose.
On a longtemps regardé le Rig Veda comme un document parmi d’autres sur les religions de l’Antiquité, à classer entre les tablettes sumériennes et les Upanishads. Cette lecture est insuffisante. Le Rig Veda est une fenêtre ouverte sur une façon d’habiter le monde que nous avons presque entièrement perdue, une façon où l’homme ne se posait pas en maître de la nature mais en interlocuteur, où le cosmos n’était pas un décor muet mais un partenaire vivant, où la parole bien dite avait le pouvoir de maintenir l’ordre de l’univers.
C’est ce que les Védiques appelaient le Rita, la Vérité ou la Réalité de ce monde. Une idée que l’on retrouve, sous d’autres noms, dans presque toutes les grandes civilisations anciennes, comme si l’humanité, en ses débuts, avait su quelque chose qu’elle a depuis oublié.
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